• 10. Les 5 et 6 décembre 1922

    LE VOYAGE D’ARTHUR LIENART EN CHINE (10)


     

    Les 5 et 6 DECEMBRE 1922

     

     

    Par un beau clair de lune, la mer était splendide. Toute la nuit, elle s'est démenée et a balancé notre demeure de magistrale façon. Vers 7 heures du matin, une légère accalmie pour reprendre assez bien d'ampleur par la suite. Le soleil ne sait quoi faire, bouder ou se montrer. Il fait les deux. Le vent est toujours fort. Les malades ont l'air de se remettre sauf les pères qui n'ont pu dire la messe ce matin.


    Ce midi (1 heure), un vapeur à passagers nous croise. C'est le Courrier Hollandais venant d'Australie et faisant route vers la mère patrie. A quand mon tour ?


    Le temps se met à la pluie. A la soirée, la mer reste houleuse et le tangage du navire continue. Plusieurs personnes encore sont malades. Entre autres, un père Capucin est très mal, de même qu'une religieuse qui garde le lit. Ce ne sera que passager. C'est l'effet du roulis de la mer.


    Ce matin, dès avant six heures, je suis sur pied (il est quatre heures du matin chez nous). Port-Saïd est en vue. Bientôt le pilote montre à bord pour conduire le navire dans l'entrée du canal et bientôt, nous sommes en plein canal.


    Vers 7 heures, l'ancre est descendue et le bateau se tient au milieu de la passe.


    Joli coup d'oeil en arrivant.


    10. Le 5 décembre 1922













     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    La statue de Fernand de Lesseps (1), auteur du gigantesque travail du percement de l'isthme de Suez (2) se dresse sur le promontoire s'engageant en mer. La main tendue vers l'entrée du canal. Il semble indiquer du geste : "Vous pouvez entrer et passer". La plage et toute sa garniture de cabines de bains semble être un indice que l'on ne se ressent pas de l'hiver. Et en effet, il n'est pas 7 heures du matin et déjà le vent amène la tiède haleine du sud.


     

    10. Le 5 décembre 1922

     


    Le bateau n'est pas sitôt amarré qu'il est assailli par une multitude de petites barques montées par des naturels du pays, des Egyptiens au teint brun foncé portant le costume du pays, la cotte et la mantille, tous marchands de toutes sortes, cartes postales, cigarettes, savons, perles, pantoufles, chocolats, bonbons, etc... mais tous rastaquouaires et voleurs. Ainsi font-ils très peu d'affaires. Des changeurs montent à bord. Ce sont les plus grands voleurs. Aussi il me semble que personne ne s'y frotte. Bref, ces gens-là sont patients et ne se découragent pas et malgré le peu d'affaires qu'ils font, ils restent néanmoins toute la journée à bord.


     

    10. Le 5 décembre 1922

     


    Ici, le bateau fait du charbon et de l'eau potable. Deux tanks à eau viennent se ranger à chaque abord du navire. Les pompes sont mises en mouvement et pour midi, l'approvisionnement est fait. Cinq bacs à charbon, soit 700 tonnes seront embarqués ici, pour continuer le voyage sur Colombo (Ceylan) (3). Tout ce charbon est porté à bord par les Arabes, toujours en costume national et pieds nus. On croirait qu'il faut du temps pour décharger cela. On se tromperait. Dès que les bacs sont amarrés et leurs madriers placés, c'est comme une chaîne sans fin. On monte d'un côté, le panier rempli de charbon, on vide dans les entonnoirs communiquant avec la soute et on descend de l'autre côté. Comme j'ai pu compter, ils étaient une bonne soixantaine par bateau. A 1 heure, tout était fini. Ils travaillent comme des enragés et chantent tout en travaillant.


    On embarque aussi le matériel pour le passage du canal la nuit, c'est-à-dire les machines et les phares. Une petite turbine à vapeur actionne un réflecteur pendu à l'avant du navire et un foyer pendu au grand mât arrière qui ne fonctionne pas par suite du clair de lune.


     

    10. Le 5 décembre 1922

     


    A trois heures, tout est prêt pour le départ mais à tour de rôle comme à confesse. On ne sait pas se croiser dans la première et la dernière partie du canal. A dix heures, je descends à terre avec les quatre missionnaires. Pour commencer une bataille entre canots pour nous conduire où, finalement nous sommes les vainqueurs puisque nous devions nous trouver tous les cinq dans la même barque et que je me trouve avec deux pères dans une et les deux autres sont relégués de force dans une autre. Bref, après cela, l'incident est clos. Les deux pères sont débarqués à un endroit (nous sommes à 200 m du bateau) et nous, on nous débarque 300 m plus loin pendant que les pères sont conduits sur le quai.


     

    10. Le 5 décembre 1922

     


    Nous passons par devant les employés de la douane très corrects qui ne nous disent rien. Et nous voilà en pleine ville encadrés par une nuées de portefaix, commissionnaires, guides, etc... Nous congédions ces gens les remerciant de leurs bons offices. 


    La ville de Port-Saïd n'est pas bien grande, 35000 à 40000 habitants, une belle ville bâtie à l'orientale, c'est-à-dire des galeries tout autour des bâtiments. En-dessous ce sont des commerçants européens et égyptiens qui s'y connaisssent pour exploiter l'étranger. Toutes les rues sont paralléles et perpendiculaires entre elles, de telle façon qu'elles forment des carrés bien nettement établis avec de larges et assez spacieuses voies de communication et macadamisées. Des fleurs et de la verdure partout, l'hiver y est inconnu. 


     

    10. Le 5 décembre 1922

     


    Il n'en est pas de même dans le quartier arabe, tous commerçants voleurs et tout ce que vous voulez... Longues et étroites rues encombrées par les charrettes et les échoppes des marchands ambulants où grouille dans une promiscuité déconcertante tout un monde d'individus. Aussi on s'y arrête très peu. 


    Nous visitons l'église des Récollets, très beau bâtiment en pierre blanche ainsi que le couvent. Ce sont pour la plupart des Italiens. Nous y sommes cordialement reçus et on nous offre le café. J'en profite pour écrire quelques cartes et mettre mes lettres à la poste. Les pères ont bien voulu s'en charger car il me manquait des timbres. 


    Nous prenons congé d'eux et continuant notre promenade en ville, nous passons devant la mosquée ottomane, le quartier chic, les légations de Belgique, anglaise et française, le lycée des garçons français. Il y a beaucoup d'Européens à Port-Saïd. Nous arrivons au port par le quartier maritime du phare en longeant la plage.


    Tous ces orientaux sont drôles dans leur accoutrement, le turban et la robe multicolore. Les femmes de l'endroit ne se montrent guère et sont toujours en noir, on dirait des soeurs. La capuche descend sur le front jusqu'à la hauteur des yeux qui sont seuls visibles de toute la figure. Quand elle est en compagnie de son mari, elle ne marche pas à ses côtés, elle le suit. Singulières coutumes qui contrastent bien avec les nôtres où, au lieu de se dérober, on s'exhibe sous des formes même inconvenantes.


    Sur le quai, un des pères photographie notre bateau à l'ancre puis nous rentrons à bord, tous dans la même barque cette fois.


    10. Le 5 décembre 1922














    Les marchands font toujours l'assaut des passagers et ne se lassent pas. Vers quatre heures, tous disparaissent comme par enchantement. C'est que le pilote est monté à bord mais nous ne partons que vers 6 heures. Trois bateaux prennent la route du canal dont nous sommes la tête, un anglais et un français parti de Marseille faisant route pour la Chine et le Japon.


    A 6 heures, nous passons devant les bureaux de la Compagnie du Canal, un des plus beaux édifices de la ville, et nous nous engageons dans le canal. Nous le traversons pour la plus grande partie durant la nuit. C'est dommage bien que c'est peu intéressant. Néanmoins grâce à un clair de lune, on jouit d'un assez joli coup d'oeil. 


     

    10. Le 5 décembre 1922

     


    Sur la côte africaine, il y a un chemin de fer de Port-Saïd à Suez. Il longe la plus grande partie du temps le canal sauf dans une région qu'il contourne. Un train circule sur la ligne. C'est un train à marchandises mais il est plus rapide que nous. Il est vrai que nous marchons à vitesse réduite, 10 à 12 km à l'heure. Le canal est étroit, une bonne centaine de mètres.


    Des deux côtés des rives du canal se voient sans discontinuer des monticules de sable puis sur les bords immédiats, ici et là, les chantiers de la Compagnie du Canal.


    Un petit patelin est en vue du côté asiatique ou du moins les lumières qui l'éclairent (Kantala et Ballat) (4). C'est une agglomération de baraquements et de chantiers. On dirait vraiment qu'on y fait des briques. La nuit ne me permet plus de distinguer nettement ce qui en est. Le bateau continue  sa route, ses phares braqués sur les deux rives afin de ne pas s'écarter de la ligne des bouées qui lui indiquent le chemin. 


    De loin on aperçoit un phare en sens contraire. Ce n'est qu'au bout d'une heure qu'on arrive à hauteur de cette position du phare qui tout à coup disparaît. C'est un vapeur italien qui attend le passage à un croisement. Au passage, les matelots crient à leurs collègues du Fiume 'Genova' (Gênes). Ceux-ci répondent 'Chang-Haï'. Ils s'adressent mutuellement leurs adieux et nous disparaissons dans la nuit.


    Je me promène sur le pont avec les pères. Le vent est fort mais il fait bon. A 11 heures du soir, on décide qu'on va se coucher.


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    NOTES


    (1) Ferdinand, comte de Lesseps est né à Versailles le 19 novembre 1805. C'est un diplomate et un entrepreneur français. Il est surtout connu pour avoir faire construire le canal de Suez et celui de Panama. Il est mort près de Guilly dans l'Indre le 7 décembre 1894.


    10. Le 5 décembre 1922












    (2) Le canal de Suez est un ouvrage d'art situé en Egypte qui permet aux navires d'aller d'Europe en Asie sans devoir contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance. Il est long de 193,3 km, large de 280 à 345 m et profond de 22,5 m. En passant par trois lacs naturels, il relie la ville de Port-Saïd et celle de Suez.

    Il a été percé entre 1859 et 1869. Il est inauguré le 17 novembre 1869.


    (3) Ceylan est l'ancien nom (jusqu'en 1972) du Sri-Lanka.


    (4) Arthur note ces deux noms entre deux lignes. J'ai retrouvé les lieux : il s'agit des endroits dénommés El Quantara et El Ballâh. Ce sont actuellement deux stations de signaux du canal de Suez.




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