• 12. Les 8, 9 et 10 décembre 1922

    LE VOYAGE D'ARTHUR LIENART EN CHINE (12)

     

    Les  8, 9 et 10 décembre 1922

     

     

    Aujourd'hui, fête de l'Immaculée Conception. Je suis sur pied avant 6 heures et j'assiste au lever du soleil. Spectacle merveilleux, mais aussitôt ses rayons se font sentir. C'est que nous avons vu l'équateur (1). Nous sommes partis de Port Saïd par un temps incertain. Le baromètre monte légèrement.  Deux missionnaires disent leur messe dans leur cabine. A 6 heures, un père capucin dit la sienne au fumoir. Je suis toujours le seul assistant avec les soeurs à 10 heures à la messe en plein air sur le pont du navire. Le commandant et quelques officiers , matelots et personnel et une quinzaine de passagers y assistent. Les soeurs, sous la direction des pères chanteurs ont chanté de beaux cantiques. Il manquait Alphonse (2).


    C'est que, en Italie, la fête de l'Immaculée Conception est une fête de précepte. C'est aussi la fête par excellence des marins italiens. Simple mais impressionnante cérémonie. 


    Plusieurs bateaux nous croisent, faisant route vers l'Europe. A une heure, nous passons devant deux rochers émergeant de la mer. Sur l'un s'élève un phare. Vers deux heures, un navire du Lloyd Triestino nous croise venant de Shanghaï et faisant route pour Trieste. Il était parti de Trieste pour Shanghaï le 21 septembre dernier.


    Cet après-midi, on a installé la carte marine dans le fumoir.


    Nous sommes partis de Suez à ± 12 h 10.

    Le 7 décembre, nous sommes par 29° 56' de latitude Nord et par 32° 33' de longitude Est.

    Ce 8 décembre à 12 heures, nous nous trouvons à 26° 30' de latitude Nord et 34° 46'  de longitude Est, à 243 milles de Suez.

    Le 9 décembre, nous sommes à 22° 32' de latitude Nord et à 36° 41' de longitude Est, à 492 milles de Suez.



    10 décembre... A 8 heures du matin, nous accostons le quai de Port Soudan (3). Il y fait déjà très chaud. La messe se terminait au moment où nous accostions le quai.


    Port Soudan est un magnifique port, jeune encore mais admirablement disposé et spacieusement établi avec beaucoup de terrains pour les voies de chemin de fer, les hangars etc. Un chemin de fer relie Port Soudan à Karthoum, capitale du Soudan aux anglais. C'est-à-dire sous leur protectorat et leur contrôle. Il est en plus bien outillé. Une centrale électrique moderne s'élève au beau milieu des installations et fournit l'éclairage électrique et la force motrice aux grues et ponts roulants du port. Il y a là une énorme quantité de charbon pour le ravitaillement des navires et les besoins divers. C'est que les Anglais colonisateurs et pratiques avant tout entrevoient l'éventualité de perdre l'Egypte totalement un jour, escomptant la pénétration de l'Afrique par le Soudan et occupant par là la clé du Nil sur lequel ils font d'énormes travaux de barrages, d'irrigations, etc. Et puis ils possèdent avec l'Amérique l'or du monde entier et c'est le grand levier avec lequel on bouge le monde.


    Après le déjeuner, nous descendons tous à terre. Du côté du port, de vastes hangars et quelques habitats pour les indigènes déjà construits modernement, aux confins du port, un village arabe composé de huttes de toutes sortes, planches, toiles, tôles, etc où tous vivent dans une promiscuité répugnante avec chèvres, moutons, etc...


    12. Les 8, 9 et 10 décembre 1922















    La ville se trouve de l'autre côté du port. Bâtisses en pierre blanche et ciment, rue large et macadamisée. Parc. Tout sans grande trace de verdure ni arbres. Palais du gouverneur et le Caravan-Sérail où les caravanes arrivent  pour la vérification des marchandises qu'elles amènent et le payement de l'impôt. Tout aux alentours, les indigènes ont construit de misérables huttes. Tout le monde y est commerçant. Il s'y tient aussi un genre de marché permanent où l'on vend de tout ce qu'on se peut imaginer mais aussi on y connait le prix. Au bureau de poste, on me refuse le papier anglais, il faut de l'argent anglais et comme c'est dimanche la banque est fermée. Je les envoie promener et je déposerai ma correspondance à Massaoua.


    Nous poussons une pointe jusqu'aux portes du désert avec le missionnaire jusqu'à une heure de la ville. Nous y traversons un village bédouin de nomades qui nous accueillent par un salut genre militaire. 

    Ils sont en train de faire la popote : du riz. Ils nous en offrent même. Ils sont là toute une tribu avec leur charroi, chèvres, moutons, chameaux, etc... Ils ont l'air d'assez bons diables. La population indigène se compose d'éléments de plusieurs races : les Arabes, les Soudanais et déjà quelques bribes d'Abyssiniens. Les Arabes sont de couleur brune. Les Soudanais sont beaucoup plus noirs, peu endurants au travail (4), tandis que les Arabes sont courageux et endurants. Ils sont de caractère très jaloux. Aussi il est extrêmement rare de voir une femme hors de chez elle, et celles que l'on rencontre dans de rares échoppes sont des gamines entièrement cachées. 


    Il y a ici parmi les passagers un portugais, de nature assez curieuse. Il s'est avisé de lancer un coup d'oeil dans l'enclos d'une hutte arabe. Mais précisément le bon homme venait d'en sortir et avait vu le manège. Il a invectivé singulièrement notre portugais et comme je m'étais rapproché de plus près avec une attitude rébarbative, il s'est modéré mais continuait néanmoins ses menaces pendant que notre 'gamin' (5) s'en allait. Le bon homme se mit à lui emboîter le pas mais s'étant aperçu que je le suivais et que l'on s'approchait du reste de la troupe des passagers, il estima prudent de s'esquiver par la tangente,  mais je le rattrapais et d'une façon sans réplique, je lui intimais l'ordre de réintégrer sa cambuse (6). Un autre passager se trouvait en peine avec un autre spécimen qui voulait un pourboire parce qu'il avait photographié ses chameaux tenus en laisse sur le chemin.  Il s'était accroché à son appareil photographique et s'obstinait à ne pas le lâcher malgré les efforts de son propriétaire. Je les rejoignis sans tarder, saisit à bras le corps mon Arabe et, sans crainte, je lui fais faire une volte-face à l'improviste qu'il en reste abasourdi. Et, sans autre façon, il détale au plus vite.


    Nous rentrons au bateau par une chaleur toujours accablante : 30° à l'ombre.



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    Notes


    (1) Je ne comprends pas cette expression. L'équateur est bien loin de là... Mais peut-être a-t-il voulu dire que les températures sont très élevées et qu'il n'a jamais connu ce type de chaleur...


    (2) Alphonse, son fils aîné, manifestait un grand intérêt pour la musique (voir article 9 de cette rubrique).


    (3) Port-Soudan (en arabe بورتسودان) est une ville du Soudan et le principal port de ce pays sur la mer Rouge. Elle est située à 675 km de la capitale Khartoum. Ce port a remplacé le vieux port de Suakin dans le courant du XXème siècle. Suakin ne pouvait plus accueillir les navires modernes. La ville de Port-Soudan a été fondée par les Britanniques en 1905 au terminus de la ligne ferroviaire reliant le Nil à la mer Rouge.


    12. Les 8, 9 et 10 décembre 1922











    Port-Soudan aujourd'hui - Source : encyclopédie Wikipédia


    (4) Je rappelle que ce sont les propos de mon grand-père... Je lui laisse l'entière responsabilité de ses propos... Pour ma part, je n'aime pas les généralités de ce genre.


    (5) Il s'agit évidemment du 'curieux' portugais.


    (6) Et voilà une nouvelle fois mon grand-père se transformant en médiateur autoritaire ! Surprenant ! 




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