• 12. Lettre du 15 août 1935

    DU COURRIER PROVENANT DE SABARA...

     


    Une lettre envoyée à Joséphine et aux enfants...

     

     

     

    Sabará, le 15 août 1935

       

                                      Chère Joséphine, mes chers enfants,


    J'ai reçu avec grand plaisir les bonnes nouvelles de Floreffe. J'ai reçu la lettre d'Alphonse (1) du 20 juillet, le 9 août. La tienne, les photos et celle de Bucke du 25 juillet, le 12 août. Je t'ai écrit par avion le 4 août. Les journaux me sont parvenus le 5 août. 

    Tout d'abord, félicitations à Dédé (2) et à Bucke (3) pour le magnifique résultat. J'espère que l'on ne s'arrêtera pas en chemin.

    J'attends aussi de bonnes nouvelles d'Albert (4) et d'Arthur (5). Je n'oublierai pas la bague de Bucke. Je tâcherai aussi de trouver quelque chose pour Dédé, mais quoi ? Le Brésil est riche en sous-sol, mais pauvre et médiocre en fait de curiosités et d'articles spéciaux. J'étais si content au reçu de la lettre de Bucke que j'ai mangé ce jour deux bananes pour elle !

     

    12. Lettre du 15 août 1935













       Sabará - Brasil - o chafariz do Rosário.

        Sabará - Brésil - la fontaine du Rosaire.


     

    Ici, cela va à peu près. La santé est toujours bonne. Le temps plus frais soir et matin et la nuit. Aujourd'hui, 15 juin, il fait froid. J'ai une machine finie et en ordre de marche. Le numéro 2 est aussi très avancé mais j'ai rencontré de gros ennuis. Lors du couchage de l'arbre du rotor avec celui de la turbine, j'ai constaté une déviation de l'ordre d'environ 22/10ème de millimètre. J'ai poussé la correction aussi loin que possible et j'ai obtenu cette excentration à environ 45/100 de % au maintien et environ 5/10 de % à la prise de l'induit mais j'ai dû mettre le stator (6) hors niveau d'un 2/10 de % sur un diamètre de 2 m 140.

    Je donne les détails techniques pour le Gros (4) et Bamboula (5). Qu'ils tentent de les déchiffrer et comprendre. Sur ce, je n'ai pas autorisé à tester la machine. J'en ai référé aux ACEC (7), rapport par avion et j'attends confirmation. Ceci m'a mis d'un jour en retard jusqu'à présent, sans pouvoir augurer la suite.

    Je commence le numéro 3. Aurai-je plus de chance ? Ce sera le fruit du hasard. Voilà le seul résultat obtenu par la poursuite et la poussée à outrance des ouvriers au travail pour accélérer la course folle aux bénéfices usuriers. Et dire que les machines ont été reçues et ont marché à l'atelier... Elles ont tourné mais est-ce rond ou carré ? Ni l'un ni l'autre mais cela ne vaut rien. 

    Ici la vie continue son train. Toute la journée au travail, puis on se couche le soir pour se lever le matin. On contemple les montagnes, on admire le calme complet de cette immense région peu peuplée.

    Depuis hier, 14 août, je suis déménagé. J'ai quitté la 'cidade' (8) de Taquarrassu pour 'Taquarrassu Plage', siège de la Centrale à 5 kilomètres du village. C'est un peu mieux ici comme logement qu'au village. La cuisine n'est pas déménagée de sorte que c'est toujours le 'service de campagne' comme aux grandes manoeuvres.

    Et on prend ça philosophiquement. Heureusement qu'on peut fumer à temps et à heure son petit cigarillos (9). Ils sont excellents et pas trop chers : 1 milreis, le paquet de 20 soit 1,60 francs de notre monnaie. En fait de boisson, de l'eau mais de l'eau minérale. Il y a de la bière qui est devenue mauvaise avant qu'elle n'arrive ici. Il n'y a pas de charme non plus de boire un petit "grain" (10). Il n'y a ici que l'alcool de canne à sucre, ce qu'ils appellent ici en langage du pays le "catchaca" (11). C'est une mixture terriblement alcoolisée et horriblement mauvaise. Aussi, je ne n'en suis pas friand. 


    12. Lettre du 15 août 1935







                                                            Dans l'Etat de São Paulo :

                                                            la coupe de la canne à sucre.


     

    Le peuple est très sympathique. Il observe d'abord avant de se manifester. Les Brésiliens sont assez susceptibles mais bons enfants. La vie de famille et les relations extérieures sont très austères. C'est encore la vie de la grande famille, la vie patriarcale. Je me plais bien avec ces gens. Ils paraissent malheureux et réellement le sont mais ils sont contents de leur sort. Ils sont loyaux et honnêtes, malheureusement au point de vue professionnel, pour la plupart, ne sont même pas dégrossis sauf quelques-uns qui ont séjourné dans les grandes cités comme Rio de Janeiro ou Saint Paul (12).

    Je ne fais guère de progrès dans leur langage : le portugais. J'en rencontre de temps en temps un qui parle un peu l'anglais. Cela va beaucoup mieux. 

    Il me semble que tu n'as pas maigri d'après les photos. Les deux Féliciens (13) font la paire. Les gaillards sont aussi bien faits. Et Bucke ! Pour quand est-ce son tour de passer devant l'objectif ? J'ai appris avec satisfaction par la lettre d'Alphonse que ses affaires vont bien. C'est un excellent début. Bonne continuation. Je plains de tout mon coeur le malheureux Jules Maricq. Alphonse voudra bien lui remettre mes amitiés.

    Et Titine ? A quand cette bombe ?

    Des compliments à toute la famille.

    Vous embrasse tous de loin. Au revoir et à bientôt.

                                               

                                                                                                                          Arthur. 


    Alphonse voudra bien présenter mes amitiés à Salzinnes (14) et mes félicitations à Jules, mes respects à Monsieur le Curé de Sovimont (15) et à Monsieur Calozet.


    P.S. Le 17-8

    Je reçois ce soir les lettres d'Albert et d'Arthur. Toutes mes félicitations pour les magnifiques résultats. Vous avez bien travaillé. Je suis très content et fier de vous. On ne s'arrêtera pas en si bon chemin. J'écrirai dans quelques jours parce que le courrier va partir. C'est tout un problème pour recevoir et envoyer une lettre.

    A bientôt.


    _________________________________________


    Notes


    (1) Alphonse est le fils aîné de la famille. Il est né en 1910. En 1935, il commence son métier à Floreffe : il est médecin et installé au domicile de ses parents. Plus tard, après son mariage avec Jeanne, il s'établit à Bois-de-Villers jusqu'à sa mort en 1965. 


    (2) André ou Dédé est le quatrième enfant en vie de la famille et aussi le plus jeune des garçons. Il est resté toute sa vie à Floreffe. Né en 1922, il est décédé en 1997.


    (3) Marie-Henriette (ou Bucke) est la petite dernière de la famille. Elle a vécu toute sa vie à Floreffe. Elle est née dans la maison familiale en 1927 et est décédée en 2006. Bucke était ma maman...


    (4) Albert ou le Gros est le deuxième des enfants. Né en 1915, il a vécu à Bois-de-Villers. Gravement atteint par la maladie lors de la seconde guerre, il est décédé en 1966.


    (5) Arthur (que son père aime appeler 'Bamboula') est le troisième garçon de la famille. Né en 1919, il a vécu à Uccle où il décéde en 1975.


    (6) Petit détail technique : le stator est la partie fixe d'une machine rotative. La partie rotative d'une machine s'appelle le rotor qui tourne normalement dans le stator.


    (7) Les ACEC sont les Ateliers de Constructions Electriques de Charleroi pour lesquels le père Arthur travaille.


    (8) Cidade veut dire ville en portugais.


    (9) J'ignorais totalement que mon grand-père fumait ces petits cigares.


    (10) Un petit 'grain' comme le genièvre bien de chez nous... Histoire de se rappeler notre peket !


    (11) Le 'catchaca' décrit par Arthur est en fait le cachaça. C'est une eau-de-vie brésilienne obtenue par fermentation du vesou. Ce vesou est le liquide qui sort de la canne à sucre quand on l'écrase. Le vesou est la base du rhum agricole et de la cassonade.


    (12) Si Rio de Janeiro n'est plus à présenter, il convient de rappeler que Saint Paul est bien sûr la ville de São Paulo.


    12. Lettre du 15 août 1935







     Rio de Janeiro : avenida Rio Branco

     Rio de Janeiro : avenue Rio Branco


    12. Lettre du 15 août 1935







                                                São Paulo : Jardim da Luz

                                                São Paulo : le Jardin de Lumière



    (13) Les deux Féliciens... Curieuse expression pour désigner son épouse et sa soeur qui habite la maison voisine... Elles font la paire car elles sont rondelettes. Peu sympathique, l'Arthur ! N'a-t-il pas oublié que Joséphine a porté sept enfants dont deux sont morts en bas âge ?


    (14) Jeanne, la fiancée d'Alphonse habite avec sa famille à Salzinnes (Namur).


    12. Lettre du 15 août 1935













     L'église de Salzinnes autrefois...



     

    (15) En ce qui concerne le curé de Sovimont, on pourra (re)lire l'article 4 dans la rubrique 'Gens de Floreffe'. 


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