• 13. L'ami Gabriel

    GENS DE FLOREFFE (13)

     

    L'ami Gabriel...

    A la mémoire de Gabriel Robaux (1916-1986)

     

     

    C'est au début de l'été de l'année 1974 que j'ai fait la connaissance de Gabriel Robaux. Nous étions deux 'purs' Floreffois, nés dans le village et y habitant depuis notre naissance. Il ne restait plus qu'une occasion pour apprendre à mieux nous connaître...

     

    C'est cette petite histoire floreffoise que je me permets de vous raconter aujourd'hui.

     

    A la fin du mois de juin de cette année-là, sa sœur Magdeleine était venue demander à Maman si je pouvais accompagner Gabriel à un congrès à Dortmund durant le mois d'août. Gabriel avait besoin d'un guide car il était non-voyant. J'étais alors dans ma dix-huitième année et rien ne s'opposait à mon départ. En effet, j'avais réussi correctement la quatrième année de mes études de commerce (1) et j'étais particulièrement heureux car je sortais enfin d'une sombre période jonchée d'échecs et de cruels désespoirs scolaires...

    A l'époque, ma famille valorisait principalement le service aux autres. Aussi Maman accepta et je fis de même. C'était pour moi une occasion inespérée de découvrir l'Allemagne ou plus exactement la RFA, la république fédérale d'Allemagne... l'Allemagne de l'Ouest, comme on le précisait à l'époque dans les cours de géographie...

     

    Le premier contact avec Gabriel, celui qui deviendra mon ami, est encourageant. Il est vrai que je peux enfin parler avec un homme que j'apercevais de temps à autre quand il traversait le village avec sa sœur Magdeleine pour gagner l'église paroissiale où il exerçait la fonction d'organiste. Mais jamais je n'avais eu l'occasion de converser avec lui... Souvent de noir vêtu, il me paraissait si austère, plus proche du monde de mes grands-parents que du mien. J'avoue aujourd'hui que j'en avais un peu peur...

     

    13. L'ami Gabriel

     

    Cependant, très vite, j'appris à le connaître : c'était un être sensible aux difficultés humaines et tout disposé à aider les gens dans le besoin mais il était têtu, terriblement têtu... Quand une idée hantait son esprit, il mettait tout en oeuvre pour la réaliser.  

    Deux mois après notre première rencontre, je compris enfin quelles forces l'animaient...

     

    Voici donc en quelques lignes le portrait d'un floreffois qui n'aura jamais laissé personne indifférent !

     

    Né le 29 novembre 1916 dans une famille bien connue de boulangers floreffois, il est atteint dès son plus jeune âge par une cataracte qui va le priver de sa vue à 13 ans. Il termine alors ses études primaires à l'Institut Saint Louis de Namur. Il ne peut poursuivre des études secondaires. Alors des professeurs du Séminaire de Floreffe - notamment les abbés Delvaux et Baseil - viennent lui donner des cours à domicile. C'est le vicaire de la paroisse, l'abbé Arnould qui lui procure un récepteur à galène. C'est grâce à lui qu'il pourra parfaire sa formation en écoutant la radio... Cette radio qu'il écoutera jusqu'à la fin de ses jours et qui lui permettra de s'ouvrir au monde et d'éviter un isolement total.

    La radio lui ouvre alors les grandes portes de la Musique. C'est ainsi que plus tard, il réussira avec grande distinction ses examens d'harmonie et de piano à l'Institut Lemmens. Il devient ensuite l'organiste de l'église paroissiale de Floreffe.

    Mais la musique ne lui suffit pas ! Il faut qu'il sorte de chez lui, qu'il rencontre des gens et qu'il se mette au service de ses semblables, les aveugles et les mal-voyants. Il entre en 1947 au Comité de l'Union catholique des malades et des infirmes et anime des permanences à la Maison du Travail située Place l'Ilon à Namur. Il occupe même le bureau d'André Tilquin (2) qui deviendra sénateur social-chrétien. Il rencontre ensuite une assistante sociale de l'Oeuvre Nationale des Aveugles et il se montre très intéressé par son travail social.

     

    13. L'ami Gabriel

     

      Gabriel  Robaux  lors  d'une  réunion de la section provinciale de

       Namur de l'Oeuvre Nationale des Aveugles.

       Le  chanoine  Brilmacker  qui  l'incita  à  devenir  assistant social

       se trouve à gauche sur la photo.

     

       (extrait d'un article de presse - édition et date inconnues)

      

     

    Peu après, c'est le directeur de la Maison du Travail, le chanoine Brilmacker qui lui conseille de devenir assistant social... C'est ainsi qu'à plus de quarante ans, Gabriel rejoint l'école sociale de Heverlée où il étonne les autres étudiants... Imaginez la scène ! Un vieil étudiant prenant des notes en braille et accompagné d'un chien-guide...

    Il obtient son diplôme en 1961 et est engagé comme assistant social de l'Oeuvre Nationale des Aveugles pour la section de Namur (3). Il y accomplira toute sa carrière.

     

    C'est lors du Congrès de Dortmund que j'ai découvert sa personnalité. A partir de ce moment, je suis devenu son guide. J'ai commencé ma tâche dans la cathédrale de Cologne. Il m'avait demandé de lui expliquer la grandeur de l'édifice... Je ne savais comment m'y prendre, je me lançais dans de savantes et longues explications quand soudain, un prêtre m'a bousculé et m'a conduit devant un des énormes piliers et m'a obligé à en faire le tour en touchant la pierre... Ce sombre et brutal personnage m'avait dérangé et vexé mais au moins, j'avais compris ce que je devais faire avec un non-voyant !

    Lors de réunions sociales, il était tenace dans ses propos car il était obstiné, le Gabriel ! Quand il avait une idée en tête, il fallait qu'il aille jusqu'au bout ! Si certains l'appréciaient, d'autres l'affrontaient. C'est vous dire que les réunions étaient souvent houleuses... Mais une chose était certaine, c'est qu'il voulait absolument que les non-voyants (il n'aimait pas le mot aveugle) deviennent des gens volontaires, capables de faire le maximum par eux-mêmes... Il ne voulait en aucun cas que les non-voyants restent chez eux, incapables de dévoiler tout leur potentiel.

    Je l'ai accompagné durant ses visites sociales dans des villages éloignés au fin fond de la province de Namur. Avec lui, j'ai découvert la région de Dinant et celle de Couvin. Il attendait avec impatience que je sois en congé et nous partions tous deux dès le petit matin, en bus et en train... En ai-je rencontré des personnes lors de mes vacances scolaires !

     

    Un des temps forts de l'année était sans conteste la grande foire commerciale de Namur. Chaque année, durant le temps de Pâques, la section namuroise de l'Oeuvre Nationale des Aveugles ouvrait son stand et proposait une tombola au profit de ses œuvres. Tous les sympathisants - jeunes et vieux - étaient mobilisés. Ils vendaient des séries d'enveloppes contenant des billets de tombola. Comme il y avait toujours des billets gagnants, tout se passait dans la bonne humeur et la sympathie générale. C'est sa sœur Magdeleine qui organisait cette vente. Dès que la foire se terminait, elle recommençait patiemment à collecter des lots qu'elle accumulait dans de grandes caisses ayant servi au transport des bananes. Elle pensera aux lots de cette tombola annuelle jusqu'à la fin de sa vie active et beaucoup se souviendront du désordre qui régnait dans le hall d'entrée de sa maison de la rue Romedenne. Il faut dire qu'elle était aussi tenace que son frère. A eux deux, il constituait une précieuse équipe de choc pour le grand bien de la section namuroise. 

     

    13. L'ami Gabriel

     

     

     

     

     

    Beaucoup de Floreffois se souviendront du stand de l'Oeuvre

    Nationale des Aveugles à la foire commerciale de  Namur...

    Qui  aurait  osé  refuser  un  billet  de  tombola aux nombreux

    jeunes bénévoles présents ?

     

    (article de presse - édition et date inconnues)

     

     

    Un peu plus tard dans l'année, Gabriel organisait des concours de chants ou des concerts, histoire de mettre en évidence les talents musicaux des non-voyants. C'est lors de ces manifestations que je fis la connaissance d'un grand personnage du Namurois : Ernest Montellier (4). Cet éminent musicien namurois était parfois le président du jury lors de ces journées hautes en couleur.

     

    13. L'ami Gabriel

       

       

     

       Concours de chant de l'Oeuvre Nationale des Aveugles avec

        Ernest Montellier.

       

       (article de presse - édition et date inconnues)

     

    Au début de chaque année se déroulait le fameux goûter des Rois où les membres de la section aimaient se retrouver devant un bon morceau de tarte. 

      

    Gabriel était donc l'organiste de la paroisse de Floreffe. Cela m'arrangeait très bien car vous savez que j'adore l'orgue. C'est grâce à lui que j'ai pu accéder au jubé de l'église. Il faut vous dire qu'il répétait souvent le samedi après-midi et je l'assistais comme je pouvais autour des deux claviers du Schyven (5) de l'église paroissiale.

     

    13. L'ami Gabriel

     L'église paroissiale de Floreffe où il aimait répéter le samedi après-midi...

     

    Les préludes et fugues de Bach étaient très difficiles pour lui mais il s'obstinait à les jouer. Je dois reconnaître qu'à force de répétitions, j'ai mémorisé involontairement une quantité phénoménale de pièces de toutes sortes. Car, il faut bien l'avouer, je ne suis pas musicien. Je ne sais même pas lire une partition mais Gabriel m'a ouvert les portes du monde de l'orgue qui continue aujourd'hui encore à me passionner.

    Le dimanche matin, ma journée commençait tôt. A neuf heures, nous étions déjà dans l'église paroissiale pour répéter à nouveau. Un peu plus tard, la chorale s'installait dans le chœur. C'est mon oncle André qui la dirigeait. Mais les deux hommes ne s'entendaient pas. Peut-être étaient-ils tous les deux têtus...

    Mais le plus désagréable m'était destiné... Lors de l'office, des incompréhensions surgissaient entre la chorale, le curé et l'organiste... Gabriel avait un avantage sur moi : il ne voyait pas ce qu'il se passait dans les nefs de l'église et quand mon oncle et le prêtre avaient quelque chose à manifester, c'était vers moi qu'ils levaient les yeux ! La messe du dimanche matin était devenue un haut lieu de tension...

    Après l'office, je raccompagnais Gabriel chez lui et il me disait tout le bien qu'il pensait des différents acteurs de la paroisse... Mais heureusement, nous écoutions souvent quelques morceaux de musique et ensuite, je m'en retournais chez moi.

    L'après-midi, quand mon oncle venait saluer notre famille, j'avais droit à toute la colère du directeur de chorale ! Mais jamais je n'ai osé raconter à Gabriel comment je vivais tout cela !

     

    13. L'ami Gabriel

     

     

     

     

     

     

     

    Gabriel aimait montrer le matériel destiné aux non-voyants.

    Il voulait que ceux-ci gardent un maximum d'autonomie.

     

     

    Bien des années après tous ces événements, je dois reconnaître que Gabriel m'a guidé vers une autre période de l'histoire de l'orgue. C'est grâce à lui que j'ai pu découvrir et écouter les organistes plus modernes : Franck, Widor, Vierne et Tournemire. Un peu plus tard, il me dévoilera la musique de Jehan Alain qui, aujourd'hui encore, me bouleverse les sens.

     

     Les Litanies de Jehan Alain interprétées par sa soeur Marie-Claire (6) 

     

    Un jour, il m'annonça qu'il allait acheter un orgue ! Une célèbre société néerlandaise fabriquait des orgues électroniques dont le son était si proche de l'orgue à tuyaux... Cela m'animait au plus haut point ! Alors pour se documenter et se décider, il me convia à l'accompagner à Malmedy chez un ami organier non-voyant. Après une excursion à Bastogne pour écouter un de ces fameux instruments, il se décida à acheter un orgue à trois claviers et pédalier, doté d'une série impressionnante de jeux qui firent le bonheur de nos oreilles durant des mois. 

      

    13. L'ami Gabriel   

     

     

     

     

     

        Un moment fort de sa vie d'homme chrétien dont il parlera 

         souvent  :  sa  rencontre  avec  le  pape  Paul VI  lors  du

         Congrès international catholique des Aveugles en 1967.

     

    Mais le temps passait et  j'étais devenu adulte... J'avais commencé à travailler et je ne voyais plus Gabriel qu'à de très rares occasions. Quelquefois cependant, nous nous rencontrions pour écouter un nouveau disque mais nous nous éloignions de plus en plus. La dernière fois qu'il est venu chez moi, c'était en décembre 1983. Je venais d'acheter un lecteur de CD et nous avions redécouvert ensemble les sonates en trio de Bach jouées sur un orgue berlinois. 

     

    Nos rencontres se firent de plus en plus rares. Ma vie personnelle était bien compliquée en ces temps-là et c'est au cours de l'automne 1986 que j'appris qu'il était décédé. Je n'avais même pas pris le temps de le saluer une ultime fois. Je décidai sur le champ de faire amende honorable et c'est devant son cercueil que je promis à Magdeleine de reprendre du service au sein de l'Oeuvre Nationale des Aveugles. C'est ainsi que je suis resté à ses côtés pour organiser les traditionnelles expositions et  pour l'aider à rédiger la célèbre revue Sourire de la section de Namur. 

    Treize ans plus tard, elle a rejoint son frère après avoir donné le meilleur d'elle-même durant une longue vie très active.

     

    13. L'ami Gabriel

     

    Bien souvent, je pense à eux quand je monte la colline de Pellemont en direction de l'église paroissiale.

    Je ne les remercierai jamais assez car tous deux ont toujours voulu que je sorte de ma coquille et que je donne également le meilleur de moi-même.

     

    _________________________________________________

     

    Notes

     

    (1) Je poursuivais à l'époque des études commerciales à l'Institut Technique de Namur. Je n'ai jamais aimé le commerce et la comptabilité mais j'ai eu la chance de rencontrer une équipe pédagogique ouverte qui m'a considérablement aidé à un moment difficile de mon existence d'adolescent. Il sera bientôt temps que j'écrive 'mes mémoires scolaires'...

     

    (2) André Tilquin était un homme politique namurois.

     

    13. L'ami Gabriel

     

     

       Né à Namur le 27 juin 1923, il fut notamment sénateur provincial de Namur

      entre 1974 et 1981.

      Il est décédé à Namur le 2 janvier 1997.

     

     

    (3) La section de Namur de l'Oeuvre Nationale des Aveugles existe toujours ! Elle se trouve à l'adresse suivante :

    Oeuvre Nationale des Aveugles

    Section de Namur

    Avenue Cardinal Mercier 68

    5000 NAMUR

     

    (4) Ernest Montellier était un personnage célèbre à Namur.

    Né à Sart d'Avril en 1894, ce célèbre musicien namurois composa des chansons et des opérettes en wallon.

    13. L'ami Gabriel

      Il fut aussi le président de la Société royale Moncrabeau, plus connue sous le

      nom des Quarante Molons.

      Il fut très attaché à sa ville, à son histoire et à son folklore.

      Il nous a quittés en 1993.

     

    (5) C'est le facteur d'orgue bruxellois Pierre Schijven (Ixelles 1827 - Ixelles 1916) qui a construit l'orgue de l'église paroissiale de Floreffe avant l'année 1884. L'orgue possède deux claviers de 56 touches et un pédalier de 30 touches. Sa composition est la suivante :

     

          Grand-Orgue                                            Récit                                                Pédale

     

    Bourdon 16                                         Bourdon 8                                            Soubasse 16

    Bourdon 8                                           Flûte harmonique 8                            Bourdon 8

    Flûte harmonique 8                           Salicional 8

    Montre 8                                               Voix céleste 8

    Salicional 8                                          Flûte harmonique 4

    Voix céleste 8                                     Doublette 2

    Flûte harmonique 4                          Trompette 8

    Nasard 2 2/3                                        

    Fourniture

    Trompette 8

     

    Quand Gabriel était organiste, l'instrument était dépourvu de son jeu de trompette de huit pieds. On l'a replacé récemment. Je me souviens également du maudit tirant du jeu de doublette que l'on devait absolument maintenir à l'aide du lourd trousseau de clés de l'église.

     

    (6) Le père de Jehan et de Marie-Claire se nommait Albert Alain. Né à Saint-Germain-en Laye en 1880, il était organiste et compositeur. Dans la maison familiale, il construisit un orgue à quatre claviers et doté de 43 jeux.

    C'est dire que ses quatre enfants vécurent une enfance toute illuminée par la musique !

    Jehan Alain est l'aîné. Né en 1911 à Saint-Germain-en-Laye, il sera également compositeur et organiste.  Il est mort en résistant seul à un peloton d'assaut allemand non loin de Saumur le 20 juin 1940.

    13. L'ami Gabriel

     

    Marie-Odile Alain née en 1914 a été malheureusement victime d'un accident de montagne en 1937.

    Né en 1918, Olivier Alain fut organiste, compositeur et musicologue. Il est décédé en 1994. 

    La plus jeune soeur Marie-Claire Alain a été une brillante et célèbre organiste concertiste. Elle était née à Saint-Germain-en-Laye le 10 août 1926. Elle a effectué beaucoup d'enregistrements durant sa vie et jusqu'à la fin, elle n'a cessé d'interpréter la musique de son grand frère et parrain Jehan. Elle est décédé au Pecq le 26 février 2013.

     

    13. L'ami Gabriel

     

    Albert Alain est décédé en 1971. L'orgue familial existe toujours ! Il est installé depuis 1991 dans la Grange de la Dîme à Romainmôtier dans le canton de Vaud en Suisse.

     

    13. L'ami Gabriel   Source : www.romainmotier-tourisme.ch

     

    (7) Les coupures de journaux que j'ai consultées pour réaliser ce petit article proviennent des archives de la plus jeune sœur de Gabriel. Jeanne avait en effet collecté différents articles de presse concernant les activités de son frère et la vie floreffoise. Cependant, les sources n'étaient pas toujours indiquées.

     

    © Jean-de-Floreffe.eklablog.com - le 23 mars 2014


  • Commentaires

    1
    Bibi
    Samedi 16 Mai 2015 à 11:24

    salut Jean,


    juste pour info, notre Gabriel est aussi le parrain de la troisième cloche de l'église de Floreffe la " Achille-Clotilde ", Achille le Papa de Gabriel.


    http://tchorski.morkitu.org/7/floreffe-14.htm


    Bise



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