• 15. Du 20 au 23 décembre 1922

    LE VOYAGE D'ARTHUR LIENART EN CHINE (15)

     

     

    Du 20 au 23 décembre 1922

     

     

    Le 20 décembre 1922


    Le vent a encore augmenté et le bateau perd de la vitesse. Le baromètre oscille sur variable. Vers le soir, le temps se couvre et le vent monte. Le bateau est assez violemment secoué. La lune est à son premier quart et vers 9 h du soir, le temps s'est éclairci. J'ai pu observer quelque chose de magnifique. Tout le globe de la lune était visible très nettement à l'oeil nu et un faible croissant était éclairé (1), chose que nous ne voyons pas en Europe sous notre latitude. Vers le midi est passé au large un grand bateau à passagers, le Birkenfeld (allemand). La journée se passe dans la lassitude et l'ennui du désoeuvrement (2).


    Le 21 décembre 1922


    Ce matin, la mer est un peu plus calme et le vent moins fort. Cette nuit vers 2 h du matin est décédé à bord un Arabe, des suites d'une attaque de malaria (3). A Aden sont montés à bord une trentaine d'Arabes pour Colombo, Penang et Singapour. Ceux-ci logent sur le pont et font leur tripot (4) eux-mêmes. Le docteur me dit qu'il a succombé à une attaque de cette fièvre dont en général les Arabes souffrent surtout quand ils avancent en âge. Celui-ci était accompagné de ses deux fils. Tous ces gens-là vivent dans une promiscuité déconcertante.


    Ils ont cependant le culte de l'au-delà dans un très haut degré et ont une confiance illimitée dans le paradis de Mahomet. Toute la nuit ils l'ont passée dans la prière près du mort et toute la journée, à tour de rôle ils récitaient des prières près du mort que l'on a placé en poupe (5).


    A trois heures doit avoir lieu l'immersion en mer. Selon l'usage, le navire est arrêté. Le corps du défunt est placé sur une planche à bascule sur la balustrade devant les officiers et les passagers. Le corps glisse lentement vers l'onde pendant que la sirène salue de trois coups stridents.


    Or, pour ce pauvre malheureux, il n'en a pas été ainsi. Vers 1 heure, sans aucune autre forme de procès, le cadavre a été jeté à la mer par deux matelots devant deux ou trois officiers. Le bateau n'a pas arrêté, la sirène n'a pas retenti et les officiers n'ont même pas salué la dépouille mortelle au moment de son immersion.


    C'est un geste profondément regrettable. D'autant plus pour des gens civilisés qui veulent porter leur civilisation à ces peuples qui au lieu de se les attirer, ils les éloignent d'eux car ils le montrent trop bien que ce n'est que par égoïsme et calcul qu'ils sont recherchés (6).


    Aussi les autres Arabes n'ont pas caché leur indignation. Et franchement, je les comprends, je ne vois pas de distinction, un homme, c'est un homme.


    D'ailleurs, pour ma part personnelle, j'ai d'autres manques de civilités à leur reprocher (7).


    Le 22 décembre 1922


    La mer s'est calmée et le bateau file bon train. Vers midi, l'île de Minikoï (8) est en vue. Pas très grande, recouverte de verdure, de palmiers et de cocotiers. C'est la première de ce genre que nous voyons. Tout ce qu'on a aperçu de l'Asie et de l'Afrique était sans intérêt, abrupt et sauvage sans la moindre verdure. Un phare domine l'extrême pointe. Vers 4 heures, elle a disparu à l'horizon.


    Plusieurs bateaux nous croisent en route pour l'Europe. Nous avons atteint à midi le 73ème méridien Est de Greenwich, soit 4 heures et 52 minutes en avance sur l'heure belge. Dans le courant de l'après-midi, nous apercevons les chaînes de montagnes de la Côte de Malabar (9). Vers le soir, nous passons au large du Cap Comorin (10). La mer qui était devenue calme redevient houleuse. Le vent vient du Golfe de Manor (11) qui s'étend entre l'Inde et l'île de Ceylan (12).


    Le 23 décembre 1922


    Nous approchons de Colombo (13) sans autres nouveautés. Le temps est un peu gris, le baromètre oscille toujours sur variable, mais il fait terriblement chaud, une chaleur humide sursaturée d'eau. C'est la caractéristique des Tropiques.


    15. Du 20 au 23 décembre 1922

    Colombo - le port et la jetée



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    NOTES


    (1) Arthur assisterait-il à une éclipse ?


    (2) Curieuse formulation... Arthur a l'air de tourner en rond sur ce bateau...


    (3) La nom malaria vient de l'italien mala aria, ce qui signifie mauvais air. Cette appellation quelque peu vieillie a été remplacée par le terme paludisme, qui vient du latin palus, paludis qui signifie marais. Il s'agit d'une maladie parasitaire produite par un protozoaire parasite du sang appelé le plasmodium ou encore hématozoaire de Laveran. Ce mal est transmis par un moustique des régions chaudes et marécageuses, l'anophèle.


    15. Du 20 au 23 décembre 1922










     Anophèle.

     Source : James D. Gathany


    (4) Le tripot est une maison de jeu. Ma grand-mère utilisait souvent ce terme pour désigner des actions suspectes... Ici, sur le pont du bateau, Arthur doit s'étonner que ces gens ne vivent pas de la même manière que lui, par manque de moyens et surtout à cause des différences culturelles et sociales... En effet, que sait-il de leur manière de vivre ?


    (5) La poupe du navire est l'arrière de celui-ci, par opposition à la proue.


    (6) Cette longue phrase écrite d'un seul trait montre très bien l'état d'esprit d'Arthur : il est très choqué par la situation...


    (7) Arthur a visiblement des choses à reprocher à l'équipage...


    (8) Arthur écrit Minikoï... Il s'agit en effet de l'atoll de Minicoy qui appartient à l'Inde. Il est situé dans la zone des îles Laquedives. Un atoll est un type d'île corallienne basse située dans les mers tropicales. Ces atolls se composent d'un récif-barrière (structure naturelle construite essentiellement par les coraux), d'un ou plusieurs îlots appelés motu formés par accumulation de sable à l'arrière de ce récif, et entourant une dépression centrale. Ici, à Minicoy, l'île principale de l'atoll compte plus de 9000 habitants.


    15. Du 20 au 23 décembre 1922













     L'atoll de Minicoy vu par satellite le 18 juin 2001.

     Source : NASA


    (9) Le Malabar ou Côte de Malabar est la région qui s'étend sur la côte du sud-ouest de la péninsule indienne. Longue de plus de 550 kilomètres, cette côte basse et sablonneuse fait face à la mer d'Oman et aux îles Laquedives et s'étend de la ville de Goa à celle de Kânyâkumârî.


    (10) Le Cap Comorin est l'ancien nom de la ville de Kânyâkumari qui est la ville la plus méridionale de l'Inde. Mais c'est aussi le nom donné au cap le plus méridional de la péninsule indienne. C'est cette dernière signification qu'il faut considérer pour comprendre le récit d'Arthur. Une dernière précision : ce cap est un des lieux où les cendres de Gandhi seront répandues vingt-six ans plus tard.


    (11) Arthur écrit dans son carnet Manar... Il s'agit du golfe de Mannar qui est une partie de mer avancée dans les terres entre l'extrémité sud de l'Inde et l'île de Ceylan.  C'est là qu'aujourd'hui se trouve le Parc national marin du Golfe de Mannar. On y trouve notamment plusieurs espèces de dauphins.


    (12) Ceylan a changé de nom en 1972 pour devenir le Sri Lanka. C'est une île de 65 610 km² peuplée de plus de 21 millions d'habitants.


    (13) Colombo était l'unique capitale de Ceylan. Actuellement, Colombo est la capitale économique et la ville la plus peuplée du Sri Lanka. Une des banlieues de Colombo, Sri Jayawardenapura est devenue la capitale politique de l'île.



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