• 16. Les 24 et 25 décembre 1922

    LE VOYAGE D'ARTHUR LIENART EN CHINE (16)

     

     

    Les 24 et 25 décembre 1922

     

     

    Le 24 décembre 1922

     

    Vers 3 heures du matin, nous sommes au large de Colombo. Une zone éclairée indique la ville. Le phare lance ses trois jets de lumière blanche, comme des clignotements. La rade est barrée par un brise-lame et protégée par deux feux rouges et verts. Après avoir signalé sa présence par différents feux de Bengale, l'ancre est jetée et les machines arrêtées en attendant le pilote. 


    Vers 5 heures, celui-ci monte à bord et on reprend lentement la marche pour venir s'amarrer en rade, car il n'y a pas de quais aménagés. De bonne heure, les missionnaires disent leur messe car le bateau qui prend du charbon et de l'eau sera bientôt envahi par les Indous (sic) etc. Les autorités anglaises montent à bord où tous les passagers doivent montrer le passeport et à 9 heures, on descend à terre.

     

    16. Le 24 décembre 1922


    Le bateau se trouve à peu près à 200 mètres des quais. Le transport coûte 3/4 de roupies (monnaie indoue qui vaut 5 francs de la nôtre). La ville est grande, moderne et orientale. Il y a un pêle-mêle de population, Indous, Arabes, Javanais etc. Il y a en ville des moyens de transports de toutes sortes : autos, voitures à boeufs et petites voiturettes pour une personne tirées au pas de course toujours par un Arabe. C'est le mode de locomotion le plus usité. Pour 0,50 francs de notre monnaie, on fait tout un parcours. Cette voiturette s'appelle richshaw (1), on se fait conduire à la poste et là on licencie son attelage non sans gros mots au sujet du payement car tout ce monde est filou et voleur. Pour se faire couper les cheveux à la mode moderne, c'est-à-dire avec tout le confort -car ce sont les Anglais qui sont les maîtres là-bas- cela coûte 6 francs belges. C'est pour rien et tout est à l'avenant. Les cartes postales illustrées coûtent 2 francs pièce et quelles cartes ! L'affranchissement d'une lettre pour la Belgique coûte 1,50 francs comme dans tous les ports anglais. En Italie, ça coûtait 0,80 francs.

     

    16. Le 24 décembre 1922












    Je passe chez un pharmacien qui causait français pour prendre du savon, de la teinture d'iode et de la pommade aux cantharides (2). J'en avais pour 16 francs. A ces prix, on limite le commerce au strict indispensable. Je visite le marché aux fruits et légumes, marché permanent très intéressant. Toutes les productions, jardin et verger, sont représentées ici. C'est un immense abri bas, couvert en jonc d'environ 80 m de long sur 30 de long. Tous les fruits et légumes sont entassés pêle-mêle sur des tréteaux. J'y reconnais des pommes et des haricots comme chez nous, le reste sont toutes des productions orientales. Il y a aussi beaucoup de melons, d'ananas, de noix de coco, etc. C'est un quartier très animé et où sont concentrés beaucoup de petits commerces car ici aussi tout le monde est commerçant.


    16. Le 24 décembre 1922












    Dans les hauts quartiers de la ville, c'est le grand commerce, bijoutiers, étoffes, tapis, etc. Il y a le Victoria parc mais il est situé à une heure de marche du port. Le temps manque pour y aller. Il y a ici une belle cathédrale et environ cinquante mille chrétiens. Il y a aussi deux mosquées mais on ne les visite qu'à condition de se purifier, c'est-à-dire de prendre un bain. Mais pour nous européens, on ne se prête pas à ces grimaces (3). On rentre à bord pour le diner et je ne bouge plus l'après-midi car il fait environ 35 à 38 degrés de chaleur. 


    A 7 heures du soir, on lève l'ancre et le navire se met lentement en mouvement. Mais le pilote, étant pressé sans doute, quitte le navire avant que celui-ci ne franchisse la passe du brise-lame. Sitôt le pilote descendu, le navire file à pleine charge. Dès qu'on a quitté le port, la direction est prise pour contourner l'île de Ceylan. Nous avons le vent derrière et il fait terriblement étouffant. Le ciel se charge de nuages et les éclairs sillonnent les nues en parallèle avec le phare du port qui lance ses trois reflets bleus sans discontinuer. Ce phare reste visible pendant deux heures et projette ses rayons lumineux sur la mer sur une largeur de 35 à 40 km. Bientôt le roulement sombre du tonnerre se fait entendre dans la direction du sud (Equateur).

    L'orage est à craindre mais se dissipe. Les éclairs sur la mer sont d'une beauté féérique. Pendant que l'orage menace, on fait les préparatifs pour la messe de minuit mais comme le temps est si malsain, celle-ci se chantera dans le fumoir et non au salon où il fait trop étouffant. Seulement il n'y aura pas de musique. A minuit juste, un père capucin monte à l'autel. L'assistance se compose du personnel et officiers et une partie des passagers. Les autres pères avec les soeurs chantent la messe des Anges ainsi que de beaux cantiques. Simple et impressionnante cérémonie. L'autel composé de la Croix, quatre chandelles et surmonté d'un beau tableau de la Sainte Famille.  Et pendant que l'on célèbre la nativité de Notre Seigneur, pendant que par les humbles paroles du ministre de Dieu...

     

    16. Le 24 décembre 1922


    25 décembre 1922

     

    ...ce Dieu Créateur descend réellement sur l'autel.


    Le navire vogue à toute vapeur vers ces contrées lointaines où ces humbles missionnaires vont porter sa doctrine et prêcher sa loi aux peuples encore plongés dans le paganisme. A une heure, la cérémonie est terminée. Le matin, il y a encore plusieurs messes et à 10 heures, une messe basse avec chants.


    Le temps est incertain ; le ciel est chargé de gros nuages gris, le vent est fort et très humide. Au commencement de l'après-midi, la pluie commence à tomber, par rafales jusque dans la soirée.


    16. Le 24 décembre 1922














    Journée sombre et triste, à la fois au souvenir du Noël passé en famille. Bien que ceux-ci n'ont pas toujours été tous dans la joie non plus (4). Cependant que la pensée se  transporte au foyer où les enfants surtout sont à la fête. Quel heureux temps que celui de l'innocence des tout-petits, de la candeur des jeunes adolescents. Triste journée toutefois au souvenir de tant de choses. Mais à côté il y a le devoir de la tâche à accomplir et le temps est bien long.

     

    16. Le 24 décembre 1922


    La mer est houleuse, le bateau est violemment secoué dans tous les sens. On peut bouger sans musique...


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    Notes


    (1) Le rickshaw est un véhicule tricycle à propulsion humaine, destiné au transport des personnes et des marchandises. En Inde, on l'appelle rickshaw et en Malaisie, on le nomme trishaw. 


    16. Le 24 décembre 1922





     Rickshaw en Inde (source : Wikipédia)



    (2) Encore une énigme... Merci à Géraldine, ma charmante voisine et si dévouée pharmacienne qui cherche une explication scientifique à ce mystère d'apothicaire... 


    (3) Je recopie le texte mais je ne puis partager cette intolérante opinion... Je ne peux accepter que les gestes religieux de l'Islam soient considérés comme des grimaces ! 


    (4) Je suppose qu'Arthur évoque la fête de Noël de l'année 1921... La famille faisait encore le deuil du petit André né le 19 septembre 1920 et décédé le 26 juillet 1921.



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