• 18. Le monument aux morts

    FLOREFFE (17)

     

    LE MONUMENT AUX MORTS DE FLOREFFE

    Comment j'ai appris à le lire et à le respecter...

     

    Le monument aux morts situé à proximité de la maison communale de mon village ressemble à mille autres monuments aux morts. Doté d'une belle hauteur, il me fait souvent penser aux mégalithes bretons. Peut-être a-t-il été érigé avec la même volonté de nos lointains cousins d'un autre temps, avec cette volonté de rester humbles devant l'irrémédiable fatalité et de trouver une efficace aide céleste quand toutes les œuvres terrestres s'avèrent dérisoires...

     

    18. Le monument aux morts

     

    Inutile de vous dire que je connais depuis longtemps cet austère monument... Au temps de l'aube de ma vie, il trônait là-bas non loin du pont de Mauditienne à deux pas de notre chère Sambre.

    Une vieille carte postale le montre à côté du vieux pont de Sambre qui allait être, quelques années plus tard, dynamité par les soldats français. Mais cela est une autre histoire... une bien triste histoire comme toutes les histoires des guerres humaines.

     

    18. Le monument aux morts

     

    Au temps des jeux et des découvertes de l'insouciance, j'étais loin de me douter que cet édifice était très important pour garder la mémoire de ceux qui nous ont précédés et qui ont souffert de ces faits de guerre. Pourtant, le monument m'attirait irrésistiblement : j'avais envie de courir tout autour, de sauter au-dessus de ces petites grilles en métal, d'y monter, d'en descendre, d'y monter... Alors, mes parents devenaient autoritaires et me rappelaient que ce lieu était sacré ! Chaque onze novembre, le petit peuple du village ne s'y réunissait-il pas lors du 'relais sacré' ? Fini de rigoler ! Fini de s'amuser ! L'endroit devenait alors quelque peu surnaturel, rappelant des faits si inaccessibles pour ma petite tête que je les oubliais aussitôt. Le monument redevenait alors quelconque, tout tristement vêtu de ses grandes pierres grises.

                                        

    18. Le monument aux morts

     

    Un beau matin, je commençai à déchiffrer les lettres et les mots devenus si attirants autour de moi. Un peu plus tard, avec quelques amis, nous pouvions aisément lire sur le monument les noms de nos rues. Quel lien invisible existait-il entre ce monument et les rues où nous jouions ? Ce fut un des premiers mystères relatifs à l'histoire de notre village. Mais nous étions encore trop jeunes pour résoudre cette énigme. Nous préférions répondre aux invitations d'une Nature plus généreuse qui nous appelait irrésistiblement dès la sortie de l'école...

     

    18. Le monument aux morts

     

    Le temps s'est alors écoulé rapidement pour moi et mes amis. L'enfance oubliée, le flot de la vie nous a emportés dans de sinueux méandres et un matin, nous nous sommes aperçus que nous étions déjà vieux. Ainsi est arrivé pour moi le temps de considérer avec bienveillance ma petite Histoire, celle qui concerne tous les petits détails de mon existence personnelle et la grande Histoire, celle qui concerne le monde entier et que l'on apprend dans les livres et dans les écoles.

     

    C'est à cet instant que le monument aux morts de Floreffe a commencé à me parler. Il était temps... N'avais-je donc pas une énigme à résoudre ? 

     

    Alors, le monument s'est dévoilé sous un nouveau jour : il était devenu un grand livre de pierre. Il fallait que je le regarde attentivement avec considération. 

     

    Alors, un titre et un sous-titre me sont apparus : 1914-1918, à nos héros.

     

    18. Le monument aux morts

     

    L'éditeur de ce grand livre est un architecte qui a habité dans ma rue : il s'agit d'Alphonse Lapière. Né à Floreffe le jour de l'Assomption de l'année 1892, il a environ trente ans quand il dessine les plans du monument.

     

    L'imprimeur de ce livre d'histoire n'est autre que le tailleur de pierre Gustave Genette. Il est né à Namêche - village mosan où les carrières abondent - en ce début de l'année 1899. Je me souviens de ses ateliers dans la petite ruelle Saint-Martin que je découvrais avec curiosité en me dirigeant vers mon école primaire. De nombreux monuments funéraires dans les cimetières proches de l'église paroissiale portent encore sa signature. 

     

    Mais revenons à notre ouvrage... Possède-t-il une jolie illustration comme on en voit sur les beaux et riches livres de nos bibliothèques ? Oui ! C'est une belle pierre sculptée qui me regarde et qui m'invite à écouter une terrible histoire teintée à la fois de violence et de douceur.

     

    18. Le monument aux morts

     

    Que l'on se rassure ! Les hostilités sont à présent terminées ! L'arme est au repos. Une belle dame m'observe sereinement pour me rappeler combien les femmes et leurs enfants ont souffert lors de ce conflit. Le temps de guerre s'en est allé... Le temps de la paix, du deuil et du souvenir est arrivé...

     

    18. Le monument aux morts

     

    En ce début des années vingt, beaucoup de Floreffois ont cru reconnaître dans ce beau visage sculpté, les traits de Marie, l'épouse d'Alphonse Lapière... 

     

    Il est grand temps de découvrir le contenu des chapitres de ce "livre". Trois chapitres me guident : celui des Déportés, celui des Soldats et enfin, plus atroce encore, celui des Fusillés. 

     

    Le premier chapitre m'emmène sur le chemin de la déportation. Triste souvenir de ce 27 novembre 1916 où quelque 1299 hommes dont 477 Floreffois doivent se présenter à 8 heures devant l'usine de la Glacerie de Franière. Un monument rappelle encore de nos jours ce funeste rassemblement.

     

    18. Le monument aux morts

     

    Beaucoup iront travailler dans la région de Cassel en Hesse-Nassau.

    Vingt-six Floreffois ne reviendront pas et beaucoup succomberont après leur retour au village (1). 

    En lisant ce petit chapitre, je m'arrête un instant pour évoquer la mémoire de Camille Vandenbossche. Déporté à l'âge de 19 ans, il reviendra chez ses parents à Floreffe mais sa jeune vie bouleversée par le conflit s'arrêtera brutalement le 31 octobre 1918. Sa tombe oubliée existe toujours dans le cimetière en contrebas de l'église de Floreffe.

     

    Le deuxième chapitre m'accompagne dans les régiments de l'Armée. Les noms de ces glorieux soldats rappellent les rues du village. Qui sont-ils ? A quel régiment appartiennent-ils ? Sont-ils gradés ? Le monument reste muet car il veut les honorer sans favoritisme.

    Parmi ceux-ci, le soldat Emile Romedenne était le fils de commerçants installés sur la place du village. Il est mort à l'âge de 22 ans lors de la tristement célèbre bataille de l'Yser. Si vous voulez en savoir plus sur ce jeune floreffois, allez donc sur la place et découvrez un des seize panneaux commémoratifs de la Grande Guerre inaugurés le 24 août dernier (2).

     

    18. Le monument aux morts

     

    Certains soldats ont laissé à l'Histoire une photo comme le Lieutenant Camille Giroul dont la maison de moellons calcaires dans le centre du village existe toujours. Ce militaire de carrière de 36 ans est inhumé dans une modeste tombe avec ses parents non loin de l'entrée de l'église paroissiale.

     

    18. Le monument aux morts

     

    D'autres soldats captent encore mon attention par leur remarquable tombe. Nul doute que vous avez pu apercevoir dans le cimetière en contrebas de l'église de Floreffe, le tombeau de l'artilleur Adelin Remy. A l'âge de 24 ans, ce maréchal-des-logis décéda dans les combats se déroulant non loin des Monts des Flandres.

     

    18. Le monument aux morts

     

    Me voici déjà arrivé au troisième chapitre du livre : celui des Fusillés.  Ce terme me fait froid dans le dos ! Il s'agit bien entendu de civils injustement tués par l'ennemi. Loin des pelotons d'exécution, ils ont souvent perdu la vie dans les campagnes de notre village, en essayant de fuir en ayant la peur au ventre face à l'inhumain désastre...

     

    Ayons une pensée pour ce couple de Buzet lâchement assassiné le 24 août 1914. Elle s'appelait Odile Dufaux, elle avait 50 ans, elle était ménagère... Il s'appelait Alexis Massaux, il avait 54 ans, il était serrurier... Ils furent abattus par les soldats allemands à quelques mètres de leur habitation... Une croix à Buzet rappelle toujours leur souvenir.

     

    18. Le monument aux morts

     

    Ainsi va la vie... Ainsi se tournent les pages d'une histoire humaine bien compliquée et bien cruelle...

     

    On pourrait ainsi refermer ce livre de pierre dont nous venons de découvrir quelques aspects. Mais l'être humain est obstiné : il commet de nouveau les mêmes erreurs. Cependant, il écrit des livres sur son passé et bien souvent il apprécie l'Histoire. Mais il n'écoute pas ses leçons. On peut donc se demander si finalement, au sein de cette belle Création, il demeure un animal intelligent...

     

    Dans son recueil de poésies Les Chansons des rues et des bois, Victor Hugo nous invitait déjà en 1866 à la réflexion et au retour à l'essentielle puissance supérieure et à la bienfaisante nature :

     

    Depuis six mille ans, la guerre

    Plaît aux peuples querelleurs,

    Et Dieu perd son temps à faire

    Les étoiles et les fleurs.

     

    Vingt ans après la Grande Guerre, le pays est de nouveau plongé dans un complet désarroi...

     

    Les hommes ont-ils su lire et interpréter les messages de ces nombreux monuments aux morts ?

     

    Après ce conflit, les Floreffois furent obligés d'ajouter des pages dans le grand livre minéral...

     

    18. Le monument aux morts

     

    Et, à nouveau, le monument s'est remis à conter la tragique histoire des humains. On y retrouve quasiment les mêmes chapitres relatifs à la Grande Guerre... Voici donc les combattants, les prisonniers et un prisonnier politique.

     

    Parmi les trois combattants, évoquons la mémoire du jeune Arthur Patiny. Cet instituteur s'était engagé à la R.A.F. et c'est en Angleterre qu'il trouva la mort au cours d'un vol d'entraînement. Une plaque du souvenir vient d'être placée sur sa maison natale à Buzet. Les Anglais se sont également souvenus de notre officier aviateur. Plusieurs Floreffois ont même effectué le voyage et ont créé de nouveaux liens, les liens du souvenir.

     

    18. Le monument aux morts

     

    Les noms de trois prisonniers figurent sur l'édifice. Le nom de Louis Jacques fait immédiatement penser à cette plaisante petite rue de Buzet, non loin de la place du hameau.

     

    Quant au prisonnier politique Eli Delire, notons que celui-ci était employé au bureau des Contributions situé à l'époque dans la rue qui mène à la gare. Durant la guerre, il détourna des convocations et évita quelques douloureuses déportations. Arrêté par la Gestapo, il sera envoyé sur des chantiers en France et décédera à Saint-Omer à l'âge de 53 ans.

     

    L'histoire des deux guerres pourrait s'arrêter ici. Mais il faut savoir que le dernier livre rédigé sur le monument est bien incomplet. En effet, il ne mentionne pas toutes les victimes et tout spécialement les neuf personnes tuées dans le bombardement du 4 mars 1944...

     

    Le destin a été particulièrement cruel pour ces personnes occupées dans la brasserie Pêtre, là-bas au pied de l'abbaye et dans la ferme de Robersart, là-haut sur les hauteurs de Floreffe (1). Quelques forteresses volantes américaines dont les ailes alourdies par la neige et la glace durent larguer leurs bombes sur le plateau non loin de Robionoy. Des dizaines de bombes y sont tombées mais aussi dans la petite vallée du Wéry et sur les hauteurs de la localité. Non loin de l'entrée de l'abbaye, une stèle régulièrement fleurie rappelle que les Floreffois se souviennent encore de ces heures atroces.

     

    18. Le monument aux morts

     

    Espérons toutefois que ces leçons nous servent d'exemple car nous ne devons jamais oublier que les conflits ne sont jamais bien loin de nos pays, de nos maisons, mais aussi de nos cœurs... Souvenons-nous aussi que rien n'est jamais absolument certain, rien n'est jamais acquis pour toujours...

     

    Terminons par cette citation de Félicité de Lammenais (3) :

     

    Vous n'avez qu'un jour à passer sur la terre ; faites en sorte de le passer en paix. 

     

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    NOTES

     

    (1) On lira avec intérêt et plaisir les deux livres d'André Lessire concernant les deux guerres :

     

    - Floreffe sous les bombes américaines - samedi 4 mars 1944.

    - Floreffe dans la Grande Guerre 1914-1918, dans le Souvenir 2014-1018.

     

    C'est ici l'occasion de le remercier pour son travail et pour ses précieux commentaires lors des promenades à travers notre localité.

     

    (2) Pour découvrir ces panneaux, je propose une promenade à vélo à travers la commune. Ce sera l'occasion d'en savoir un peu plus sur ce travail de mémoire tout en découvrant les paysages de notre localité. Ce sera également l'occasion de dépenser notre surplus d'énergie ! Si cela vous intéresse, vous pouvez me contacter en envoyant un mail à jean.de.floreffe@gmail.com

     

    (3) Source : Félicité de Lammenais était un prêtre français, également écrivain, philosophe et homme politique. Né en 1782 à Saint-Malo, il décède à Paris en 1854. La citation indiquée dans l'article provient de son ouvrage Paroles d'un croyant publié en 1834.

     

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    © Jean Sandron - Floreffe, ce mardi 25 novembre 2014

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