• 19. Les 3 et 4 janvier 1923

    LE VOYAGE D'ARTHUR LIENART EN CHINE (19)

     

    Les 3 et 4 janvier 1923


    Le 3 janvier 1923


    Le temps est très sombre. Brumeux. Il pluvine. Le vent souffle en tempête et en quelques instants, on a ses vêtements imprégnés d'humidité. Nous traversons une série de petites îles très peu espacées, un vrai archipel mais vu la brume on ne distingue pas très bien. Un phare élève majestueusement sa tête au ciel sur une haute montagne suivi bientôt par un autre sur un rocher en pleine eau. Nous sommes devant Singapour.


    19. Les 3 et 4 janvier 1923











    C'est dommage qu'il y ait de la brume car cela doit être magnifique. A huit heures du matin, le navire lance ses ancres devant Singapour dans la rade à environ 6 kilomètres des quais et de la ville. On ne distingue rien de celle-ci, on la devine plutôt à l'horizon du brouillard. Le vent est très fort et il ne fait pas trop chaud. 


    19. Les 3 et 4 janvier 1923












    Vers 10 heures, la brume se dissipe et on aperçoit la ville au loin. Le bateau à vapeur de la Compagnie Lloyd Triestino est venu s'amarrer au flanc du bateau. On attend la visite des autorités anglaises avant de pouvoir débarquer. Je ne descends que l'après-midi avec les missionnaires et un télégraphiste du bateau. Après être passé par la poste, nous nous rendons au jardin botanique où devraient se trouver, d'après ce qu'on nous avait dit au bateau, des animaux sauvages.



    19. Les 3 et 4 janvier 1923












    Après 20 minutes de voiture à travers les plus beaux sites de la ville, nous arrivons à l'entrée du jardin. Celui-ci est tout vert, tout en fleurs. On dirait le paradis terrestre. Des arbres dont beaucoup de palmiers, de fleurs tropicales que je ne connais pas.


     19. Les 3 et 4 janvier 1923



    D'autres fleurs tropicales que je ne connais pas, d'autres fleurs et plantes d'appartements que nous avons en Belgique sont ici en plein air. Le climat y est toujours chaud et brûlant et il pleut deux jours sur trois. C'est l'idéal pour la végétation. De magnifiques allées sillonnant le vaste parc dans tous les sens. On dirait un vrai labyrinthe.



    19. Les 3 et 4 janvier 1923












    Nous visitons des serres magnifiques mais celles du parc Royal de Laeken sont plus belles. Nous cherchons partout les animaux sauvages mais nous ne trouvons rien, personne qui sait ce que nous cherchons. Bref, nous rentrons bredouilles ! A un moment donné, nous arrivons près d'une vaste habitation, un petit chalet. Les chiens aboyent  à tout casser.

    Nous la contournons et nous arrivons dans un cul-de-sac, près de quelques remises et annexes. Un hindou que nous interrogeons ne sait pas ce que nous voulons. 



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    Mais le maître de la maison nous a aperçus et a remarqué notre embarras. Il s'avance vers nous et dans un assez bon français nous demande si nous cherchons quelque chose. Je suis le seul qui parle le français et je lui explique la situation. Il me dit que jadis il y avait un petit jardin zoologique mais depuis longtemps supprimé. Je le remercie et étant fixés, nous rebroussons chemin. Le monsieur qui nous avait renseignés était le directeur du jardin. 



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    Chemin faisant nous arrivons près d'un joli site et les missionnaires en profitent pour prendre quelques vues photographiques. En ce moment débouche au détour du chemin une caravane de rickshaws, petites voitures tirées par des Chinois et dans lesquelles une personne peut prendre place. Ce sont six passagers du bateau. J'inspire l'idée au missionnaire de les photographier. Nous arrêtons nos excursionnistes et ceux-ci s'y prêtent volontiers et font placer les voiturettes en ligne.

     

     

    19. Les 3 et 4 janvier 1923



    Mais les Chinois qui ont deviné ce qui va se passer montrent des figures de terrorisés et tournant bride, se mettent en route au galop malgré les protestations de leurs clients. Bref, il n'y a rien à faire. Les Chinois sont très superstitieux. Ils ne prétendent à aucun prix qu'on les photographie car, disent-ils, après leur mort les mauvais esprits, d'après leur photographie qui restera, les reconnaîtront et ne les laisseront pas tranquilles. Nous nous acheminons vers la sortie où nous retrouvons nos équipages qui nous attendent.



    19. Les 3 et 4 janvier 1923












    Figurez-vous un petit bac juste assez grand pour se mettre à quatre dedans, vitré ou plutôt vide de vitres tout autour, avec deux mauvaises portes qui ne tiennent plus ensemble et attelé d'un petit poney du genre de ceux des marchands de loques (1). Le cocher se place sur les brancards et se tient à l'arrière-train du cheval. Vous avez ainsi une idée à peu près de ce que c'est que notre attelage. Au moment de monter en voiture, nos compagnons de voyage avec leurs rickshaws, nous dépassent à pleine charge et les Chinois nous reconnaissent. Les missionnaires disent de les dépasser et de tâcher de les photographier en route. Nous partons et bientôt nous les rejoignons. L'appareil prêt, nous les dépassons et au moment propice, l'appareil est braqué et le déclic joue : nos Chinois et leurs clients sont pris. Mais ces diables-là l'avaient deviné. Ils avaient l'oeil au vent et au moment où l'appareil fut braqué, ils courbèrent la tête de façon à ce que leurs traits ne fussent pas reproduits. 


    En retournant au port, nous visitons l'église du Couvent français. Très beau monument. Ils ont aussi un orphelinat. Nous rentrons à l'embarcadère où le bateau à vapeur de la Compagnie nous attend vers 6 heures pour rentrer au navire. 



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    Le vent reste très fort et la rade est très agitée, ce qui rend le travail du déchargement très difficile. Le bateau "le Nippon" de la même compagnie et qui est ancré dans la rade comme nous communique que la traversée de Shanghaï jusque Singapour à travers la mer de Chine et le golfe de Siam a été très mauvaise. La mousson souffle en tempête.


    Le 4 janvier 1923


    Le temps n'a pas changé. Le vent souffle très fort et de ce fait, il ne fait pas trop chaud. Nous descendons l'après-midi pour faire un tour en ville et voir les quartiers chinois. La population de Singapour est d'environ 250000 habitants (2) dont les 4/5 sont des Chinois qui ont en main le haut commerce. Il y a quelques beaux édifices, de grands hôtels et bureaux des compagnies de navigation et d'exportations et importations, une grande église protestante au milieu d'un grand parc.


     

    19. Les 3 et 4 janvier 1923


    Le quartier chinois n'offre pas grand intérêt. Il n'est pas très propre. Nous passons près d'un temple de Bouddha, dieu chinois. La curiosité nous pousse à y entrer pour voir ce qui en est. En franchissant le port, nous nous trouvons dans une assez vaste cour délabrée. A gauche, en entrant, il y a un petit hangar où sont remisés les dieux chinois. Ils sont quatre, de grotesques mannequins de carnaval placés sur un passet en bois (3) et bariolés de couleurs quelconques comme les canons boches pendant la guerre (4). Le lieu saint se trouve devant nous mais nous ne pouvons y entrer. Les Dieux et le temple sont gardés. Pour y pénétrer, il faut commencer par ôter ses chaussures et puis prendre un bain. Nous retournons sur nos pas et reprenons le chemin de l'embarcadère.



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    Notes


    (1) Ce terme désigne dans notre région les chiffonniers.


    (2) Singapour est une Cité-Etat que l'on surnomme volontiers la 'Suisse d'Asie'. Elle est située sur une île à l'extrême sud de la péninsule malaise dont elle est séparée par le détroit de Johor.

    Singapour est, avec la Corée du Sud, Taïwan, et Hong Kong, l'un des quatre 'dragons' d'Asie. Ce surnom qualifie ces pays qui sont dans les années 1980 en pleine croissance économique.

    En 2010, Singapour compte 5 millions d'habitants.


     

    19. Les 3 et 4 janvier 1923

    Le port de Singapour, premier port mondial pour le tonnage exporté et premier port pétrolier mondial.

    Source : Kroisenbrunner  2007 - Wikipédia


    (3) Un passet est un mot wallon pour désigner un tabouret très bas à trois ou quatre pieds, généralement sans dossier.


    (4) Arthur se lance dans des comparaisons plus que douteuses...



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