• 2. Asdghig sur le chemin de l'exil

    VISAGES DE MEMOIRE (2)

     

     

    ASDGHIG SUR LES CHEMINS DE L'EXIL

    Quand Armin Wegner rencontre la souffrance d'Asdghig et des siens - Arménie 1915



    Les longues soirées d'hiver sont intéressantes car elles vous invitent à relire des livres oubliés là-bas tout au fond des froids greniers et des sombres armoires.


    J'ai relu un livre que j'avais acheté en avril 1985.  Je le sais car la date d'achat est toujours indiquée sur la première page. Il s'agit du livre 'Le génocide des Arméniens' de Gérard Chaliand et d'Yves Ternon (1). 


    C'est dans ce livre qu'un visage de mémoire m'invite à me souvenir d'un voyage et à écrire quelques lignes nécessaires à cet incessant devoir de mémoire. Voici donc ce visage...

     

    2. Asdghig sur le chemin de l'exil


    Une légende accompagne cette photo : Cette femme arménienne survivante symbolisait pour Armin Wegner la douleur arménienne.


    Immédiatement, des questions surgissent : Quel était le prénom de cette jeune femme ? Où habitait-elle ? Avait-elle des enfants ? Que lui est-il arrivé ? De quelle douleur souffrait cette Arménie ? Qui était cet Armin Wegner ?


    Vous l'avez deviné : beaucoup de questions auxquelles nous ne pourrons jamais répondre.

    Dès lors, parcourons un nouveau sentier de mémoire où nous croiserons inévitablement découvertes et réflexions !


    Cette femme arménienne avait un prénom que nous ne connaîtrons sans doute jamais.


    Alors pourquoi ne pas lui en attribuer un, juste le temps de la lecture de cet article...

    Facile ? Pas vraiment... Connaissez-vous des prénoms féminins arméniens ? Pour ma part, je n'en connais pas. Une recherche s'impose donc. Après quelques recherches (2), un prénom arménien nous est pourtant familier dans une grande liste : c'est Sonia ou encore Sona. Beaucoup de prénoms arméniens possèdent une signification qui n'est pas sans intérêt au niveau culturel. 


    Choisissons enfin un prénom pour cette jeune femme... Un prénom commençant par un A comme Arménie... Je pense que je vais choisir Asdghig qui signifie sympathiquement petite étoile...


    Peut-être ce prénom apportera-t-il un peu de douceur et une petite lueur d'humanité dans toute cette tragédie que va maintenant raconter cet Armin Wegner (3) à Thomas Woodrow Wilson (4),  président des Etats-Unis d'Amérique. 


    Extraits de la lettre envoyée par Armin Wegner (5)


    Berlin, janvier 1919


    Monsieur le Président,


    Dans votre message au Congrès du 8 janvier 1918, vous avez demandé la libération de tous les peuples non-turcs de l'Empire ottoman. La nation arménienne est l'un de ces peuples. Et c'est au nom de la nation arménienne que je m'adresse à vous.


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     Paysage de l'Arménie en 1915.


     Source :

     Comité de Défense de la Cause Arménienne

     www.cdca.asso.fr


    En tant qu'un des quelques Européens à avoir été le témoin oculaire de l'atroce destruction du peuple arménien depuis ses débuts dans les champs fertiles de l'Anatolie (6) jusqu'à la liquidation des tristes survivants de la race sur les bords de l'Euphrate (7), j'ose revendiquer le droit de vous faire un tableau des scènes de souffrance et de terreur qui se sont déroulées sous mes yeux pendant près de deux ans et qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire.


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    Ville de Van - les boutiques arméniennes




    Source :

    Comité de Défense de la Cause Arménienne -

    www.cdca.asso.fr


    J'en appelle à vous au moment où les gouvernements qui vous sont alliés poursuivent des négociations de paix à Paris (8), lesquelles fixeront le sort du monde pour de nombreuses décennies. Mais le peuple arménien n'est qu'un petit peuple parmi d'autres ; et l'avenir d'Etats plus grands et plus importants aux yeux du monde est en suspens. Il a donc des raisons de craindre que l'importance d'une petite nation extrêmement affaiblie ne soit éclipsée par les objectifs égoïstes des grands Etats européens influents et qu'en ce qui concerne l'Arménie on ne voie se reproduire cette vieille tactique du désintérêt et de l'oubli dont elle a si souvent été la victime au cours de son histoire...

     

    2. Asdghig sur le chemin de l'exil

     









      Jeunes orphelins sur la route de l'exil.

     

     

      Source :

      Comité de Défense de la Cause Arménienne.

       www.cdca.asso.fr

       

     

    Pour rendre indélébiles les souillures entachant leurs mains criminelles, les bourreaux, après les avoir privées de responsables et de porte-paroles, chassaient des villes les populations, à toute heure du jour et de la nuit, les tirant de leur lit à demi-nues ; pillaient leurs maisons, brûlaient leurs villages, détruisaient les églises (...), emportaient le bétail, s'emparaient de tous les véhicules, arrachaient le pain de la bouche de leurs victimes, les dépouillaient de leurs vêtements et de l'or dans leurs cheveux.


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    Eglise arménienne



    Source :

    Comité de Défense de la Cause Arménienne.

    www.cdca.asso.fr



    Les autorités - officiers militaires, soldats, bergers - rivalisaient dans leur sauvage orgie de sang, prenant dans les écoles de jeunes et délicates orphelines pour assouvir leurs appétits bestiaux, rouaient de coups de bâton les femmes moribondes ou les femmes près d'accoucher qui pouvaient à peine se traîner, jusqu'à ce qu'elles tombent en chemin et meurent, transformant la poussière sous leurs corps en un bourbier de sang. (...)


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      Jeunes filles arméniennes en 1910. 



      Source :

      Comité de Défense de la Cause Arménienne.

      www.cdca.asso.fr


    Même devant les portes d'Alep, on ne leur accordait aucun repos. Pour des motifs de guerre incompréhensibles et absolument injustifiables, on obligeait sans cesse ces foules amoindries, les pieds nus, affaiblies par la fièvre et autres maladies, à avancer sous un soleil brûlant sur des centaines de kilomètres, à travers des défilés rocheux, dans la steppe vierge, dans des marécages à demi tropicaux, jusque dans un désert de désolation. (...)


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    Rassemblement avant la déportation en 1915.


    Source :

    Comité de Défense de la Cause Arménienne.

    www.cdca.asso.fr


    Monsieur le Président, si vous voulez bien examiner cette sinistre énumération d'horreurs compilée par Lord Bryce en Angleterre et par le Dr Johannes Lepsius en Allemagne concernant ces faits, vous verrez que je n'exagère pas. Mais je peux présumer que ces tableaux d'horreur dont le monde entier a entendu parler, à l'exception de l'Allemagne qui a été honteusement trompée, sont déjà entre vos mains. De quel droit alors en appelé-je à vous ?


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     Enfants rescapés des massacres.


     Source :

     Comité de Défense de la Cause Arménienne.

     www.cdca.asso.fr


    Je le fais au nom du droit à la solidarité humaine, par respect d'une promesse sacrée.


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    Halte pour des convois de déportation vers Rahka en 1915.



    Source :

    Comité de Défense de la Cause Arménienne.

    www.cdca.asso.fr


    Lorsque j'ai parcouru, dans le désert, le camp des déportés, lorsque je me suis assis dans leurs tentes avec les mourants et les affamés, j'ai senti leurs mains suppliantes dans les miennes, et les voix de leurs prêtres qui avaient béni nombre de leurs morts dans leur ultime voyage vers leur sépulture, m'adjurèrent de plaider pour eux, dussé-je retourner en Europe.


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     Une photo prise par Armin Wegner en 1915.


     Source :

     Comité de Défense de la Cause Arménienne.

     www.cdca.asso.fr




    Mais ce petit travail de mémoire ne s'arrête pas à cette lettre... En effet, j'ai eu l'occasion durant l'été 1980 de visiter cette Arménie, celle d'Asdghig. A cette époque, je n'avais aucune connaissance des faits qui s'y étaient déroulés en 1915. 

     

    C'est à Diyarbakir que j'en ai pris conscience. En effet, deux jeunes femmes françaises nous accompagnaient. L'une d'elle s'appellait Sonia et ne cachait pas son origine arménienne. Elle venait, disait-elle, en pèlerinage sur la terre de ses ancêtres. 

     

    Un soir, elle me raconta l'histoire de sa famille et de l'exil de celle-ci en France. C'est elle qui me permit de découvrir ce chemin de mémoire, celui d'une Arménie souffrante.


    Elle devait rencontrer en plein coeur de la ville de Diyarbakir une petite communauté d'Arméniens. Elle me convia à l'accompagner et j'ai encore aujourd'hui en mémoire l'animation bruyante des rues commerçantes de la ville turque.

     

    C'est en entrant dans une silencieuse petite cour perdue au milieu d'un labyrinthe d'étroites ruelles que je fis la connaissance de quelques familles arméniennes. Le premier contact fut surprenant car un homme jovial m'accueillit en me disant 'Christos'... 


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    La cour de la petite communauté arménienne à Diyarbakir en août 1980.



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    Autour de la petite cour de la communauté arménienne à Diyarbakir en août 1980.



    Que sont devenues ces personnes ? Ont-elles quitté Diyarbakir ? Sonia avait bien précisé qu'ils voulaient rejoindre la grande communauté des Arméniens à Istanbul, ville charnière entre Orient et Occident.


    En terminant ce petit article, il ne me reste qu'une chose à souhaiter : que les peuples de cultures différentes puissent s'entendre aujourd'hui et qu'à partir des erreurs du passé, ils trouvent l'énergie humaine nécessaire pour relancer la compréhension, la paix et la sérénité... 


    ________________________________________________



    Notes


    (1) Le Génocide des Arméniens de Gérard Chaliand et d'Yves Ternon - Editions Complexe - 1984.


    (2) On consultera avec plaisir et intérêt le site suivant : www.netarmenie.com


    (3) Armin Wegner est né à Elberfeld en 1886. Pendant la première guerre mondiale, il sert comme  infirmier militaire allemand en Turquie. La Turquie est alors l'alliée de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie. Ecrivain et photographe, il milite pour les droits de l'homme et il prend position en faveur des droits des Juifs et des Arméniens. C'est un témoin oculaire du génocide arménien. 

     

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     Armin Wegner à Bagdad en 1916.

      

     

     

    Source : www.armin-t-wegner.de 

     

    Armin Wegner a également protesté contre les persécutions à l'encontre des Juifs dans l'Allemagne hitlérienne. En 1933, il est arrêté par la Gestapo et il écrit une lettre à Hitler dans laquelle il s'insurge contre les lois antisémites. Incarcéré dans plusieurs prisons et camps de concentration, il parvient à s'enfuir et à gagner l'Italie. C'est à Rome qu'il s'éteint en 1978.


    (4) Thomas Woodrow Wilson est le vingt-huitième président des Etats-Unis. Il est né à Staunton en 1856 et mort à Washington en 1924.


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    C'est un pacifiste convaincu. Il garde son pays en dehors du conflit pendant les trois premières années de la première guerre mondiale. C'est lui qui lance l'idée d'une grande coopération internationale qui deviendra la Société des Nations. Mais son pays ne la rejoindra jamais.

    En 1919, il reçoit le prix Nobel de la Paix.

     

    (5) On consultera le site www.armenian-genocide.org pour visionner des photographies d'Armin Wegner. On ne pourra cependant pas les copier. Le site www.cdca.asso.fr propose quelques photos (dont certaines d'Armin Wegner). On peut les copier à condition de mentionner la source indiquée.

    Le site www.imprescriptible.fr/documents/wegner.htm donnera la lettre entière d'Armin Wegner adressée au Président Wilson. Ce site est une bonne base documentaire sur le génocide arménien.


    (6) L'Anatolie est un nom venant directement du grec anatolê qui signifie le levant. Ce nom désigne l'ensemble de la Turquie d'Asie.


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    Paysage d'Anatolie centrale - août 1980.


    (7) L'Euphrate est un fleuve qui prend sa source en Arménie turque, qui traverse la Syrie et rejoint le Tigre en Irak. L'Euphrate a une longueur de 2780 kilomètres. Rappelons aussi que la grande région située entre le Tigre et l'Euphrate porte le nom de Mésopotamie.


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    Et de me souvenir des nombreuses tortues qui avaient choisi l'Euphrate comme lieu de vie... - août 1980.



    (8) Les négociations de paix à Paris dont parle Armin Wegner débutent le 18 janvier 1919 pour se terminer durant le mois d'août 1920. C'est lors de cette conférence de paix que vont disparaître trois empires : l'empire allemand, l'empire austro-hongrois et l'empire ottoman. De nouveaux états vont voir le jour : c'est la création de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie et le renouveau pour la Pologne.


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    Le Conseil des Quatre à la conférence de paix de Paris.

    De gauche à droite : le britannique Lloyd George (1863-1945), l'italien Vittorio Orlando (1860-1952), le français Georges Clémenceau (1841-1929) et l'américain Woodrow Wilson (1956-1924). 

     

     


  • Commentaires

    1
    Mercredi 23 Avril 2014 à 20:20

    Un article intéressant qui montre qu'il y avait des hommes courageux et humain aussi dans le peuple allemand et des monstres dans autres peuples. J'ai envoyer le lien à un petit fils d’arménien et ancien collègue de travail.

    Heike

     



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