• 4. Au Jardin des délices...

    PERIPLES LOINTAINS (4)

     

     

    AU JARDIN DES DELICES...

     

    Quand Herrade de Landsberg nous invite au XIIème siècle...

     

     

    Je possède dans ma bibliothèque un très gros livre... Que dis-je ? Plutôt un très vieux grimoire...

     

    Comme il est lourd et encombrant ! Combien de fois l'ai-je maudit à cause de sa taille ? 

     

    Pourquoi ne trouvait-il jamais sa place au sein de la grande bibliothèque de mon bureau, là-bas tout au fond du noir grenier ?

     

    Combien de fois ai-je voulu le vendre ou même le donner ? Mais pourquoi l'ai-je finalement conservé ?

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

    Autrefois, ma famille se rassemblait chaque année lors de la fête de la Toussaint à Floreffe. C'est à cette occasion que ce livre allait entrer dans ma vie... C'est ma tante Suzanne qui me l'a offert. Celle-ci habitait Malmédy mais, au plus profond de ses sentiments, elle restait floreffoise.

     

    N'était-elle pas la fille d'un boucher en activité dans le village au temps de la Grande Guerre ? Elle avait épousé Albert, le frère de maman. Plus tard, l'autre guerre avait apporté désolation et souffrance au sein des familles.

     

    Chaque automne, elle revenait avec une joie non dissimulée dans ce village qui l'avait vu naître.

     

    Cette année-là, je l'accueillais sur le quai de la gare. Au premier regard, elle me confia qu'elle était soulagée d'arriver à destination. Sa petite valise était si lourde... Je revois encore aujourd'hui son sourire quand elle m'annonça qu'elle avait un petit cadeau pour moi... 

     

    A cet instant, le gros bouquin entrait dans ma vie... Il en avait fait du chemin... D'abord, pour venir à Floreffe dans l'étroite valise de Suzanne, ensuite pour qu'on le mérite... Car il s'agissait d'une récompense attribuée à ma tante lors d'une proclamation des résultats scolaires à l'Institut de la Providence à Champion...

     

    Il est donc temps de vous signaler que ma tante Suzanne était institutrice et elle avait passé la majeure partie de sa longue vie professionnelle à Bois-de-Villers.

     

    Je l'aimais bien ma tante Suzanne... Jeune d'esprit et toujours partante pour de lointains voyages, elle était présente accompagnant heurs et malheurs de la famille.

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Communion de ma soeur Anne-Marie en mai 1970...

    Une des rares photos de la Tante Suzanne qui était devenue au fil du temps la photographe attitrée de toutes nos fêtes...

     

    Pardon ? Ah oui ! C'est vrai... Je ne vous ai pas encore indiqué le titre de ce monumental ouvrage... Il s'agit de 'La Chevalerie'... Après ce que je vous ai dit plus haut, cela ne va pas arranger les choses... Désespérant, n'est-ce pas ?

     

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

    Pendant de nombreuses années, je n'ai pu lui attribuer un âge, que bien évidemment, je devinais canonique... Mais aujourd'hui, je peux certainement vous en dire un peu plus...

     

    Son auteur est Léon Gautier. Cet historien de la littérature et archiviste français était né au Havre le 8 août 1832. Ses travaux ont été axés sur le Moyen Age, la chevalerie et la paléographie. A l'âge de 34 ans, il deviendra conservateur aux Archives impériales et quatre ans avant sa mort, chef de la section historique des Archives nationales. C'est à Paris que cet historien décédera le 25 août 1897.

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     Emile Théodore Léon Gautier, plus connu sous

     le nom de Léon Gautier (1832-1897)

     

    Son étude sur la chevalerie a été publiée en... 1884. C'est l'année de naissance de ma grand-mère Joséphine... C'est vous dire que je possède dans mon bureau un livre plus que vénérable...

     

    Je devine déjà votre question... Si j'ai lu ce livre ? Eh bien ! Pas vraiment... Je vous explique... Je ne suis pas vraiment passionné par la chevalerie. Les puissants chevaliers en quête de pouvoir et de richesse ne m'ont jamais attiré. Seules, les ruines de leur château me font rêver me donnant ainsi l'occasion de parcourir quelque chemin de mémoire...

     

    C'est ce que je vais m'empresser de faire maintenant en vous invitant à me suivre...

     

    Quelques temps après avoir reçu ce livre, je devais parler à mes élèves de la vie au Moyen Age... Il s'agissait de bien préparer la visite du château-fort de Logne à deux pas de Sy, localité au bord de l'Ourthe où je me réfugie si souvent quand j'ai le vague à l'âme...

     

    C'est en fouillant les recoins de ma bibliothèque que je retrouvai le précieux livre. Avais-je le courage de le lire ? Assurément non ! Ses feuillets jaunis et ses trop nombreuses pages me décourageaient. Mais je remarquai bien vite qu'il contenait beaucoup de petits dessins accompagnés de précieuses légendes...

     

    C'est à ce moment qu'une petite lucarne allait s'ouvrir sur ce sombre Moyen Age...

     

    C'est au niveau du premier dessin que je pouvais croiser un autre chemin de mémoire : celui de Herrade de Landsberg...

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Extrait du livre 'La Chevalerie' de Léon Gautier (1884)

     

    Fig. 95. Une forme-type du XIIème siècle, d'après le manuscrit de l'Hortus deliciarum d'Herrade de Landsberg, brûlé à Strasbourg en 1870.

    Figure empruntée, comme les similaires, à l'ouvrage d'Engelhardt : Herrad von Landsperg.

     

     

     

    A la lecture de la légende de cette illustration, quelques questions surgissaient déjà... Qui était donc cette Herrade de Landsberg ?  Qu'était ce manuscrit appelé Hortus deliciarum ?  Pourquoi cet ouvrage avait-il été détruit en 1870 ?  Herrade habitait-elle un lieu nommé Landsberg ? 

     

    Vous l'aurez compris... Les recherches pouvaient commencer...  

     

    Herrade de Landsberg est une abbesse et une écrivaine du Moyen Age. Elle est née entre 1125 et 1130... On ne sait exactement mais pour vous donner un point de repère historique, sachez que notre vieille abbaye de Floreffe a été fondée en 1121 au temps du bon Saint Norbert... 

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...


     

     

    Un autoportrait de Herrade tenant un parchemin (vers 1180) sur lequel on peut lire une de ses poésies :

     

     

    Ô vous, fleurs blanches comme la neige, qui répandez le parfum de vos vertus, en dédaignant la poussière terrestre, persistez dans la contemplation des choses célestes, ne cessez pas de vous hâter vers le ciel, où vous verrez, face à face, l’Époux caché à vos regards.

     

     

     

    De 1167 jusqu'à sa mort en 1195, elle sera l'abbesse de l'abbaye de Hohenbourg. Cette abbaye avait été fondée en 680 par Sainte Odile. Elle occupait le sommet d'un massif d'une altitude de 763 mètres que l'on appelle aujourd'hui le Mont Saint Odile, dans le département du Bas-Rhin en Alsace.

     

    Le couvent de Hohenbourg connaît son heure de gloire au XIIème grâce à la présence de deux abbesses. D'abord Relinde qui introduit la règle de Saint Augustin au sein de sa communauté religieuse et qui réalise d'importants travaux à Hohenbourg. Ensuite, Herrade, l'abbesse nommée magister operis par Frédéric 1er Barberousse qui poursuit les travaux et fait appel en 1178 aux Prémontrés d'Etival dans les Vosges pour desservir Hohenbourg. 

     

    Mais l'oeuvre la plus célèbre de Herrade est indéniablement son Hortus deliciarum... Encore du latin, me direz-vous... Que voulez-vous ? Nous sommes au Moyen Age et dans un milieu religieux... Alors, il faudra s'adapter...

     

    Hortus deliciarum : le Jardin des délices ! Voici déjà un programme audacieux pour une religieuse de cette époque ! Mais restons sérieux. Ce précieux et superbe manuscrit a été rédigé sous la direction de Herrade. Il s'agissait en quelque sorte d'une sorte d'encyclopédie chrétienne, la première du genre à être écrite par une femme. C'est Herrade qui écrit et enlumine cette oeuvre dans le but d'instruire ses religieuses. A cette époque, Hohenbourg compte 47 moniales et 13 converses. L'ouvrage se veut un résumé de l'histoire profane et sacrée depuis la Création.

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

    L'enfer évoqué par Herrade... Cuissons et tortures pour tous les goûts !

     

    Malheureusement, ce Jardin des délices a été anéanti par la folie des hommes. Depuis 1723, le précieux manuscrit était conservé à la bibliothèque de Strasbourg. Mais, le 9 août 1870, les Allemands arrivent à Strasbourg. Après cinquante jours de bombardements intenses, la ville capitule le 27 septembre 1870. Suite au traité de Francfort du 10 mai 1871, Strasbourg devient une ville allemande... Elle redeviendra française le 11 novembre 1918... Mais l'oeuvre de Herrade a été anénantie par les obus prussiens... 

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     Soldats français lors de la guerre franco-prussienne. Le conflit commença en juillet 1870 pour se terminer par la capitulation des Français en janvier 1871.

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Soldats français près de Metz (1870)

    Source : Deutsches Bundesarchiv

     

    Fort heureusement, les planches du Jardin des délices ont été recopiées avec soin... Herrade peut donc encore nous donner des leçons sur son époque... C'est ce que je vous propose de découvrir... Un peu de culture générale ne peut nuire... Mais que l'on se rassure ! Nous irons à l'essentiel...

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

       

       Ne dites pas trop vite casque ! Dites plutôt heaume... 

       Le heaume est une armure de tête. Le terme est apparu au XIIème siècle.

     

        (D'après le manuscrit de l'Hortus deliciarumreproduit par Viollet-le-Duc)

     

        Source : 'La Chevalerie' de L. Gautier

      

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

    Une voiture d'apparat au XIIème siècle (d'après le manuscrit de l'Hortus deliciarum d'Herrade.

    Source : 'La Chevalerie' de L. Gautier.

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Une table barlongue (qui a une longueur supérieure à sa largeur),

    d'après le manuscrit de l'Hortus deliciarum.

    Source : 'La Chevalerie ' de L. Gautier

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

       Le heaume

       D'après le manuscrit de l'Hortus deliciarum.

       Source : 'La chevalerie' de L. Gautier

     

     

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

    L'écu (le bouclier) avec sa guige (longue bande de cuir qui sert à accrocher l'écu au cou ou sur

    l'épaule), d'après le manuscrit de l'Hortus deliciarum. Source : 'La Chevalerie' de L. Gautier.

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Une table ovale, d'après l'Hortus deliciarum.

    Source : 'La Chevalerie' de L. Gautier.

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

                 

     

                         4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

    Deux types de lit au XIIème siècle, d'après l'Hortus deliciarum - Source : 'La Chevalerie' de L. Gautier (1884)

     

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

    La fin d'un siège, d'après l'Hortus deliciarum - Source : 'La Chevalerie' de L. Gautier (1884)

     

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

    Les sept arts libéraux qui désignent toute la matière de l'enseignement des écoles du Moyen Age.

    Il s'agit de la grammaire, de la dialectique et de la rhétorique qui concernent le 'pouvoir de la langue'.

    Viennent ensuite les matières relatives au 'pouvoir des nombres' que sont l'arithmétique, la géométrie,

    l'astronomie et la musique. 

    Source : Hortus deliciarum (1180)

     

    Je m'aperçois que je viens de vous parler de musique... Mais je suis certain que vous vous demandez quel genre de musique pouvaient bien écouter Herrade et ses religieuses...

     

    Attendez-vous donc à une musique très mystique... Nous sommes dans un Moyen Age très religieux... 

     

    Il ne reste plus qu'à trouver un compositeur de cette époque... Difficile ? Non pas trop... Je vais vous faire écouter de la musique composée par une religieuse... Il s'agit d'Hildegarde de Bingen... Avouez que tout ceci est en harmonie... Herrad von Landsperg und Hildegard von Bingen...

     

    Hildegard von Bingen est une religieuse bénédictine qui est née le 16 septembre 1098 près de Alzey (en Hesse rhénane). C'est une femme de lettres, elle compose et elle est très mystique... 

     

    Voici une de ses visions :

     


     

    Hildegarde meurt non loin de la ville de Bingen le 17 septembre 1179. Les deux religieuses se sont-elles rencontrées ? C'est possible... Deux cents kilomètres à peine séparent Hohenbourg et Bingen...

     

    Une question reste en suspens... Où est Landsberg ? Pour répondre à cette question, il faut que je vous parle de... mon mariage ! Vous savez que j'adore recouper les chemins de mémoire... 

     

    Le 26 octobre 1991, c'est le jour de mon mariage... Astrid et moi tracions alors une nouvelle voie de mémoire.

     

     4. Au jardin des délices...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Le mariage civil à la maison communale à Floreffe...

     

    4. Au jardin des délices...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    ...et le mariage religieux à la chapelle Saint Albert sur les hauteurs de Namur

     

    Dès le lendemain, nous passons quelques jours dans la région d'Obernai en Alsace. C'est au cours de nos promenades que nous allons rejoindre Herrade et sa famille dans les ruines du château de Landsberg, au pied du Mont Saint Odile...

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     Ma toute jeune épouse dans les ruines de Landsberg...

     

     

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

             En ces lieux vivait jadis la famille de Herrade...

     

     

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

    4. Auprès de Herrade de Landsberg...

     

     

     

     

     

     

     

       

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    Et voici donc que se termine cette aventure à travers l'histoire humaine que seuls les pouvoirs magiques d'un vieux grimoire oublié pouvaient engendrer...


  • Commentaires

    1
    André Lessire
    Samedi 8 Juin 2013 à 11:42

    Très bien, Jean, belle mise en valeur d'un ouvrage peu connu sur un sujet qui attire encore pas mal de monde.

    Dieu, que vous étiez beaux!

    Amitiés.

    André.

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