• 4. Les 22 et 23 novembre 1922

    LE VOYAGE D’ARTHUR LIENART EN CHINE (4)

     

     

    Les 22 et 23 NOVEMBRE 1922

     

     

     

     

    Lever vers 4 1/2 h du matin. Je me retourne sur ma couchette et vers 6 h, je me lève pour du bon.

    Vers 7 heures, on vient me demander mon passeport pour le visa du commissaire du port. (1)

     

    Le déjeuner vers huit heures : café et tartines de petit pain sucré, omelette ou cotelette au choix. Je m'en tiens à notre café traditionnel. 

     

    Je me promène ensuite sur le pont du bateau pour examiner un peu plus les choses en attendant le départ. Le personnel s'est embarqué la veille au soir. Leurs familles sont là pour leur dire au revoir. Les femmes, les mères, les enfants par une matinée pas trop chaude et temps couvert attendent quelque peu attristés le départ du bateau.

     

    A 8 h 25, le bruit strident de la sirène se fait entendre. Les ordres sont donnés. Les remorqueurs sont prêts pour amener le bateau hors de la passe.

     

    Dernières embrassades et au revoir. Le personnel est à son poste, les ponts sont emmenés et, sur l'ordre du capitaine, la sirène donne le signal du démarrage.

     

    Lentement d'abord, sous l'action vigoureuse des remorqueurs, le bateau s'éloigne doucement. Son hélice aidant, il s'éloigne du quai à reculons et se place bientôt au milieu de la passe.

     

    Les mouchoirs s'agitent, les femmes essuyent leurs yeux. Les enfants gesticulent et crient à tous poumons, 'au revoir' au père bien-aimé qui s'en va gagner le pain quotidien.

     

    Nous sommes deux passagers montés à Trieste. Les autres s'embarquent à Venise, à Fiume (2), à Spalato (3) et à Brindisi où le bateau fait escale.

     

     

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    Celui-ci est laissé par les remorqueurs et se met en marche en avant par ses propres moyens. Il vient passer devant l'autre bout du quai en décrivant une courbe gracieuse.

     

    Toute cette foule de gens, parents et enfants des marins du bord sont là, qui agitent les mouchoirs et crient leurs derniers 'au revoir' et 'bon voyage'. Les voix des enfants dominent.

     

    Cette scène me remue de fond en comble. Je revis une seconde fois mon départ, la séparation d'avec les miens. Parmi cette foule attendrie où je recherche en vain une figure amie, je revois le regard étonné de mon petit André (4) qui, tout endormi dans son berceau, se réveille sous le baiser d'adieu de son père qui part.

     

    Mon gros Bamboula (5) qui, tout inconsciemment, veut partir avec son papa. Mon gros Albert tout en pleurs ne sait pas dire au revoir à son père et dans sa grande affliction cherche refuge chez sa mère en larmes. La famille réunie est là en tristesse. Je revis cette pénible scène mais au-dessus de tout cela est le devoir, le devoir est la voie tracée par la divine providence. Et le coeur navré devant cette scène poignante, je rends grâce à Dieu pour sa grande bonté et son immense miséricorde. Il m'a tant donné, des joies, des épreuves, il m'a doté d'une santé robuste, d'une intelligence, il nous donne quatre fils à élever et conduire vers la voie qu'il leur a destiné de toute éternité. C'est mon devoir de me dévouer pour eux, aussi je pars d'une volonté ferme et soumise, pour la joie du pain quotidien, espérant que ma noble compagne accomplisse son devoir de mère en veillant sur ces chères créatures, en attendant mon retour.

     

    Devant cette scène inoubliable, je remets mon espérance, mon labeur,  mes peines, ma famille entière entre les mains de la Providence et je dis au bon Dieu, Fiat, que votre sainte volonté se fasse.

     

    A 10 heures, on m'appelle pour le déjeuner. Omelette, choucroute, cotelette de mouton, pommes de terre. Pas trop mal. Cela contraste singulièrement avec le repas du travailleur où entre les bouchées avalées en hâte d'une bonne gamelle préparée par la femme la veille, on discute avec les copains soit le travail fait du matin, soit celui à faire de l'après-midi. Que diraient les copains s'ils me voyaient ici attablé avec les officiers comme le roi Albert dans son palais (6) ?

     

    Pauvre ambition : il faut cependant se plier aux exigences du moment, mais je préfère, je regrette même cette gamelle mangée en société avec mes collègues plutôt mes amis. On y est plus à l'aise et puis dans son milieu.

     

    Cependant, je n'en tire aucune vanité plutôt je le regrette. 

     

    A 1 h 15, Déjeuner. Hors d'oeuvre : sardines, saucisson, etc. , macaronis, bifsteack, riz, fruits. Pas mal. Que veut-on de plus ?

     

    C'est l'heure où mon gros revient de l'école pour manger sa soupe ou son étuvée favorite et pendant que leur père est ici à une table fastidieuse. Pauvres enfants, je n'ai nullement sollicité ces grandeurs. Je n'envisage qu'une seule chose : pouvoir contribuer par mon travail à vous procurer une solide éducation chrétienne pour être mieux à même d'affronter les difficultés de la vie. Toute mon ambition se borne là.

     

    A 11 heures, la marche du bateau ralentit. Je me rends compte de ce qui se passe. Le bourrage du piston du grand cylindre chauffe. Les mécaniciens employent tous les moyens à leur disposition pour enrayer le griffage. La marche est fort ralentie, la machine ne fait que 15 à 20 tours par minute. Les moyens restent pour ainsi dire infructueux. On emploie le graphite sans résultat. Le suif prend feu au contact cependant que les machines continuent à fonctionner. En dernier ressort, on arrête... C'était ce qui était de mieux à faire... On démonte, on ajuste le bourrage métallique ou plûtot la couronne. On remplace les tresses suiffées et vers 3 h 1/2 de l'après-midi, on remet en marche. Lentement d'abord, puis en pleine charge. Cette fois, cela tient et vers 7 h du soir, nous arrivons devant Venise.

     

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    Mais on ne peut entrer. Les passes de la lagune sont trop dangereuses la nuit ; force nous est donc donnée de rester en rade en attendant le matin. Cependant, le commandant profite de cette occasion, par une nuit belle et étoilée, de régler ses compas par rapport à la déclinaison magnétique terrestre, se basant sur l'étoile polaire très nettement visible. Le bateau décrit des courbes et des demi-cercles et louvoie pendant une partie de la nuit.

     

    Vers 5 heures, il reprend sa marche en avant. Vers 7 heures, je me trouve sur la passerelle du pont, j'assiste au lever du soleil. Spectacle magnifique par un temps clair, le beau soleil de Venise. On distingue nettement dans la brume matinale les monuments, les habitations et la cité de Venise. Au fur et à mesure que le soleil monte à l'horizon et que l'on se rapproche, le tout devient très net et très précis.

     

    Le bateau suit la ligne des feux et décrit une courbe gracieuse. Il passe successivement devant la pointe extrême de la ville principale, à l'intersection de la passe qui conduit en haute mer puis devant plusieurs églises remarquables. Un torpilleur et un croiseur de ligne sont au repos dans le port. Je reconnais au passage la place St Marc et le campanile. C'est féerique.

     

    Bientôt le service de pilotage s'amène à bord et prend la direction du navire pour le conduire à quai où on va charger environ 200 tonnes de marchandises diverses.

     

    Après le déjeuner aussi copieux que la veille, je descends à terre et je fais une promenade en ville.

     

     

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    J'en profite pour mettre deux lettres à la poste. J'en profite pour visiter deux églises rencontrées sur mon chemin. On ne se figure pas ce que c'est que l'art en Italie : peinture et sculpture, nous ne connaissons rien de pareil chez nous. En Italie, le peuple d'antan ne négligeait rien pour la grandeur, la beauté et le faste de ses édifices religieux.

     

    J'ai visité l'église Saint Raphaël et Sainte Marie de la Compo à la Commune, joyaux de l'architecture spéciale italienne.

     

    Je rentre à bord pour le déjeuner.

     

    A 2 heures, je prends le bateau près de l'endroit où le navire est amaré et je me rends par la "maritime" à la place St Marc, unique en son genre. C'est splendide. Les hôtels, ses palais en marbre, ses grandes tours carrées en briques roses, les bas-reliefs en marbre et sur colonnettes, sa pointe en marbre font impression.

     

    Quelle architecture, c'est splendide. Je visite rapidement la cathédrale Saint Marc. Les peintures et les sculptures  y foissonnent. Les fonds des arcades et les bas-reliefs sont des fresques en mosaïque dont le fond est doré et représentent les scènes du Christ et de l'ancien testament. Les autels, peintures et sculptures en marbre... En un mot, richesse et beauté artistique incomparables.

     

    Sur la place, on assiste à un spectacle presque permanent, comme sur la place Saint Lambert à Liège, c'est-à-dire les pigeons et les enfants (bambino). Les pigeons sont d'une familiarité extraordinaire avec les enfants qui leur jettent des mies de pain, du maïs, etc... Ils vont jusqu'à se placer sur leurs épaules, leurs têtes à la grande joie de ces petits. Si Bamboula et le gros (7) étaient ici, comme ils s'en donneraient !!!

     

    La caractéristique de Venise est ses gondoles, petites embarcations légères, d'une forme spéciale et élégante. Les rues sont des canaux et les charrettes n'y existent pas pour ainsi dire. Tout se transporte par gondole et tout le monde naît gondolier. J'ai vu deux gosses comme Alphonse et Albert qui conduisaient une gondole chargée d'au moins 500 kg de marchandises diverses et ce, d'une main de maître. Les maisons et boutiques sont basses et petites et pas très propres, même dans les quartiers chics (place St Marc). Les rues sont des ruelles de trois à quatre mètres de large. Les magasins sont petits et étroits mais on y connaît le prix.

     

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    J'ai dû m'en tenir là pour ma promenade et je rentre au bateau vers 5 heures et demi.

     

    A 8 heures et demi du soir, celui-ci lève l'ancre et aidé par deux puissants remorqueurs, il s'éloigne du quai pour gagner le milieu de la passe. La barquette du pilotage s'amarre au flanc du bateau et celui-ci, lâché par son remorqueur, s'engage dans la zone tracée par les feux rouges, verts et blancs, par ses propres moyens. Il refait en partie le même chemin que pour l'entrée du matin, passe devant St Marc et puis se dirige vers l'est.

    Bientôt il ralentit son allure et le pilote qui quitte la direction descend dans sa barquette.

    L'amarre est lâchée, la barque s'éloigne rapidement et le bateau reprend sa route à toute vapeur pour Fiume où l'on compte arriver demain vers midi (24/11). 

    Je rentre pour me coucher en songeant au gondolier rustique fredonnant son petit air, bercé par la vague plaintive à Venise par un beau soir !!!

     

    _______________________

     

    Notes

     

    (1) N'oublions pas qu'Arthur est à bord du bateau dans le port de Trieste.

     

    (2) Fiume faisait partie de l'Autriche-Hongrie et s'appelait Rijeka. Après la première guerre, le 12 novembre 1920, le royaume d'Italie et le royaume des Serbes, Slovaques et Slovènes signent le traité de Rapallo. Par celui-ci, les deux royaumes s'engagent à "reconnaître et à respecter éternellement la liberté et l'indépendance complète de l'état de Fiume". Cet état libre de Fiume est aussitôt reconnu par la France, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. En avril 1921, les premières élections parlementaires ont lieu et Riccardo Zanella devint chef du gouvernement. Mais le 3 mars 1922, un coup d'état fasciste renverse le gouvernement légal. Le 16 mars 1924, l'Italie annexe la ville de Fiume.

    Aujourd'hui, Rijeka (en italien, Fiume) fait partie de la Croatie.

     

    (3) Spalato est aujourd'hui Split en Croatie.

     

    (4) André Liénart (1922-1997) était le quatrième enfant vivant d'Arthur. Il a toujours vécu à Floreffe dans la rue de la gare, devenue rue Célestin Hastir. Il a épousé une jeune femme habitant la même rue. Elle s'appelait Claire Joly (1925-2003). Ils ont fait construire une maison dans les années 50 dans laquelle ils ont fini leur jour. Ils n'auront pas d'enfant et ce sera leur grande déception. André a été secrétaire de direction aux Glaceries de Franière. Il s'est occupé longtemps de la chorale paroissiale de Floreffe.

     

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    (5) Bamboula n'a certainement pas une connotation raciste ici. Joséphine disait même qu'Arthur avait toujours refusé des missions en Afrique. Elle précisait qu'il n'aimait pas ce qu'on y faisait avec la main d'oeuvre locale... Mais revenons à Arthur, puisque d'Arthur Liénart -fils- il s'agit. Arthur est né à Floreffe en 1919. Après des études techniques, il a épousé Simone Gillard et s'est installé à Uccle. Le couple a eu trois filles : Jeanine, Nadine et Monique. Il est décédé en 1975. Son épouse nous a quittés en 2012.

     

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    (6) Le roi Albert Ier, bien sûr !

     

    (7) Le 'gros', c'est André, le plus jeune des fils.

     


  • Commentaires

    1
    van buggenhaut marc
    Lundi 9 Mars 2015 à 17:03

    Que sont devenues Nadine, Monique, la petite dernière, et Janine, ma petite amie d'enfance perdue de vue depuis si longtemps et que je n'ai jamais retrouvée malgré mes recherches ?

    2
    Marc Van Buggenhaut
    Vendredi 20 Mars 2015 à 15:14
    van buggenhaut marc
    Lundi 9 Mars à 17:03
     

    Que sont devenues Nadine, Monique, la petite dernière, et Janine, ma petite amie d'enfance perdue de vue depuis si longtemps et que je n'ai jamais retrouvée malgré mes recherches ?



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