• 6. Les 26 et 27 novembre 1922

    LE VOYAGE D’ARTHUR LIENART EN CHINE (6)

     

     

    LES 26 ET 27 NOVEMBRE 1922

     

     

    Au lever du soleil, le temps est clair mais le vent est vif et fort. Le baromètre a bougé. Bientôt quelques petits nuages obscurcissent le soleil qui se cercle. Signe de mauvais temps chez nous.

    Nous longeons toujours les îlots rocailleux de la Dalmatie à gauche, nus de toute végétation et inhabités. A l'horizon, on aperçoit les cimes neigeuses des montagnes, les Alpes Dinariques.

     

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    Vers neuf heures du matin, un phare apparaît sur un tertre de roc. Ce sont des endroits très dangereux pour la navigation. C'est à cette particularité que la flotte autrichienne doit son salut pendant la guerre. Le jour, elle pouvait évoluer au large tout en évitant le combat et la nuit elle trouvait un abri sûr dans les anfractuosités des îles et des baies dalmates.

      

    Au fur et à mesure que nous avançons, quelques rares habitations apparaissent dans les montagnes. Le terrain est par endroit moins barbare et quelques lignes symétriques indiquent qu'il est quelque peu travaillé. A la longue vue, on remarque qu'il s'agit de petites cultures de vigne. Plusieurs feux indiquent la route et les endroits dangereux. On remarque aussi au bord de la mer, sur le flanc du rocher, une construction en pierre bien régulière et se composant de plusieurs bâtiments. C'est un ermitage.

     

    Vers une heure, une agglomération habitée est en vue. On distingue assez nettement ses lignes bien nettes, tours et bastions. C'est Spalato (1). Un vapeur croise plusieurs barques à voile qui sillonnent la mer. Celle-ci est bien belle, temps assez clair, vent vif et froid. Notre bateau atteint bientôt la pointe de l'île qu'il longe et décrit une grand courbe vers la gauche. Nous entrons dans un avant-Spalato. Nous nous rendons à Vlassitzo (2), où le bateau prend 2000 tonnes de ciment pour Shanghaï. Bientôt une embarcation montée par trois hommes se détache de la pointe de l'île et se rend vers le navire. La barque porte les couleurs yougo-slaves et arbore le pavillon du pilotage. Un coup strident de la sirène du navire retentit et celui-ci stoppe. Bientôt, la barque vient se ranger au flanc du navire et le pilote monte à bord. Celui-ci prend la direction du bateau. Le pavoi sanitaire est hissé au grand mât et lentement nous continuons notre route vers le port. La passe est difficile, parsemée de roches saillantes, surmontées de feux rouges et verts. 

     

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    Nous accostons les quais à 3 heures et demie. Le port est très petit. Le navire seul peut s'y amarrer. Il n'y a en effet qu'un magasin et sur un petit îlot quelques maisons compactes, basses et une petite église. Cependant l'équipement est moderne : trois grues électriques de 2.500 t sur ponts roulants. Plusieurs usines et des fours à ciment sont disséminés sur les bords de la baie. Elles sont outillées de façon moderne : transports aériens et électriques. Elles prennent les matières premières sur place dans la montagne. C'est aujourd'hui, dimanche, jour de repos observé dans le pays. Le chargement est remis au lendemain. 

     

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    A 7 heures du matin, les grues se mettent en mouvement. Deux sur trois travaillent. Nous embarquons ici 1100 tonnes et demain, 900 tonnes à l'usine voisine. Spalato est à 1 heure 1/2 d'ici. On peut gagner 3/4 d'heure en contournant la baie. 

     

    Nous ne sommes encore que trois passagers... Un monsieur et un dame montés à Venise et se rendant à Massawha, colonie italienne dans l'Afrique (3). On se propose de descendre à terre l'après-midi et de visiter Spalato. Le temps n'est pas certain. Le soleil est obscurci par les nuages qui rasent les montagnes. Le baromètre descend très fort et le vent est assez violent. A deux heures, on descend. Nous nous rendons au hameau nommé la petite Venise - en miniature - et nous avisons un bon homme pour nous passer la baie en barquette. Le bon homme y consent, mais l'air un peu indécis. C'est que le vent augmente. Nous nous embarquons néanmoins, mais au bout de quelques ramées, le bon homme nous gratifie d'un magistral "Bora, Bora" et fait signe qu'il rebrousse chemin. En effet, il nous ramène à notre point d'embarquement. 

      

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    La mer devient subitement houleuse et l'homme aurait eu difficile de pouvoir revenir avec sa barque ayant le vent contraire. On entend ici par "Bora" un vent violent qui s'élève presque subitement et souffle en tempête du nord et de l'est et atteint parfois une vitesse fantastique de 100 kilomètres à l'heure. Ces pays ici sont sujets à ces vents par suite de leur situation . Ce vent souffle des montagnes et amène parfois des désastres. Bref, malgré que le vent est violent et nettement et que j'ai failli y laisser mon chapeau emporté dans une rafale vers la mer, nous décidons de nous rendre à Spalato par le contour de la baie. Nous sommes accompagnés par le docteur du bateau, un charmant homme, jeune encore et nous faisons route avec un monsieur habitant Spalato qui dirige un atelier de réparation de bateaux et de mécanique en général. Il nous assure qu'il ne peut mal de pleuvoir.

     

    Nous en avons fait l'expérience à nos frais et de façon magistrale...

     

    Nous longions tout d'abord pendant vingt à ving-cinq minutes le bord de la baie par un vent de face. Il m'était impossible de tenir mon chapeau.. Le vent nous cinglait la figure en nous amenant en complément du sable fin piquant et de temps en temps, quelques petits grelons pour varier le menu. Bientôt nous arrivons au détour du chemin et nous tournons le dos au vent. Cela va mieux au début. Ma conviction était de rebrousser chemin. Bien nous en avait pris. Peut-être que tout le monde pensait comme moi, mais comme personne ne dit rien, nous continuons notre route. Nous ne sommes plus qu'à 20 minutes de Spalato, suivant notre cicérone. Les affaires se gâtent. Les grésillons, la poussière nous sont servis par un vent furieux et nous cinglent le cou et les oreilles de plus belle... et sans discontinuité. Au bout d'une marche emportée en vitesse, le vent dans le dos, nous arrivons en haut de la colline, au bout du chemin, à l'abri quelque peu, pour cinq minutes au moins, des attaques furibondes du "Bora".


    Au lieu de nous trouver à Spalato, nous avons devant nous une descente et une longue montée d'environ deux kilomètres et notre cicérone nous dit majestueusement que dans dix minutres nous serons à Spalato. Tout le monde jette un regard désespéré vers le bateau au repos dans la baie, mais personne ne dit rien. On continue son chemin. Je m'avise cependant à faire remarquer que le chargement est arrêté. Les grues sont au repos, suite au mauvais temps. Il en résulte une seconde d'hésitation mais en avant toujours ! A peine au bas de la côte, la pluie nous agrémente de son apparition et il ne faut pas longtemps pour nous apercevoir qu'elle nous pénètre le bas des jambes. La dame s'en plaint la première. Néanmoins courageuse et stoïque, elle veut arriver au port. J'admire son courage mais je me demande aussi et depuis un certain moment déjà comment se fera le retour nez au vent ! Nous atteignons au bout de 20 minutes le haut de la côte. Un petit abri occupé par la douane ou la police nous sert quelques instants pour nous mettre à l'abri du vent. Deux policemen l'occupent et un gosse de 12 ans environ. Ils se chauffent au bois vert et fument par dessus du marché comme des cheminées de fabrique. Chez nous quand on fume du jambon, on le soumet à une atmosphère plus clémente que celle de la cambuse. Ces gens-là nous laissent en paix et nous regardent avec curiosité ou indifférence. Je ne distingue pas bien quoi et nous nous empressons de continuer notre route. Notre mentor nous dit sur un ton de stentor : 'Vous atteindrez bientôt la ville...'.

     

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     ll me semble qu'il jouerait très bien au Vaudeville. En effet, ce 'bientôt' vaut encore vingt minutes.


    On n'avait plus qu'un seul souci, celui de se mettre à l'abri momentanément du moins. Notre homme nous indique un hôtel, le plus grand et le plus confortable de l'endroit, grand hôtel central. Nous nous y enfilons par colonne de un à la fois tellement que le corridor qui y mène est large et cinq minutes, le monsieur et la dame demandent une chambre, car la dame était trempée. Le docteur me demande si nous prendrons une chambre. Je lui réponds que cela dépend, si nous restons ou si il y a possibilité de regagner le bateau. Cependant, il faut pourtant pouvoir se sécher un peu. J'ai le bas des jambes trempés et l'eau commence à gagner mes souliers par le bas. Le docteur me fait entendre que ses pieds baignent. En effet, ils font le même bruit que quand on traverse un marais. Je lui dis de se renseigner si nous ne pourrions pas nous sécher un peu en attendant de prendre une décision. On nous conduit par un dédale d'escaliers et de corridors dans une chambre où il y a un poêle sans feu. 

     

    Représentez-vous un prisme carré de 35 cm de base et de 250 cm de hauteur environ placé dans un coin d'une immense chambre. Ce poêle s'allume en bas par une ouverture de 15 cm et on ne peut le charger par le haut... De plus, on n'y brûle que du bois. Après une assez longue attente, notre cicérone nous amène du bois plein les deux mains, un mauvais bois vermoulu de vieille caisse, humide et cramoisie. Je le vois se mettre à l'oeuvre mais la patience m'échappe et je saisis mon homme accroupi devant le poêle par le collet et je lui fais signe de se retirer et de me céder la place. Je l'envoie chercher du bois, un fagot s'il y a moyen et je prépare le feu moi-même et au bout d'un quart d'heure, je parviens à l'allumer. 

     

    Notre bon homme, bon enfant, a compris ce que je voulais et il s'amène avec une seconde charge de bois, aussi volumineuse que la première. Bref, nous avons du feu mais quant au rayonnement calorique de notre 'stauffe' (4), il faut attendre car au bout d'une 1/2 heure, il n'y a toujours rien de changé. Cependant, je me dévoue à pousser la 'pression' mais sans guère de résultat. Cependant, au bout d'une heure, notre colonne commence à donner signe de calories, en même temps que notre combustible touche à sa fin. Le docteur me dit qu'il commande du thé. Je suis d'accord mais en y joignant du rhum et du... bois. Notre homme, appelé par un coup de sonnette s'amène et a compris. Dix minutes après, nous sommes servis. Sur ces entrefaites, le docteur a tiré sa veste, son pantalon, ses souliers et bas. Il fait force gesticulation gymnastique pour se réchauffer. Il se place devant notre poêle et commence par faire sécher son caleçon, ses bas, ses souliers et sa casquette. Son pantalon, il l'a envoyé sécher et presser par la femme de chambre. Il est temps, maintenant que le feu marche un petit peu, de songer à me sécher aussi. Je tire souliers et bas. Je monte sur une chaise et m'accole le dos contre la colonne de façon à pouvoir y caler aussi les bas et mes souliers, je les dépose sur le haut et sur la buse qui entre dans le mur et au bout d'une demi-heure, je suis tout à fait séché.

     

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    Sur ce temps, mon docteur se démène devant le feu, comme une poule mouillée et étant habillé, je le fais se placer à ma place et 'eureka'... Cela y était cette fois : mon pardessus pendait sur l'autre face de la colonne.  

     

    Mais à nouveau, grand émoi... Le combustible est épuisé. Je fais une inspection dans les environs immédiats. Je fais la rencontre de notre compagnon de route qui me dit ses doléances... Il n'a pas de feu... Je lui dis sans hésiter : 'Faites monter madame dans notre appartement, il y a un peu de feu et je suis à la recherche de combustible.' Le bon homme retourne voir et amène sa dame. Sur ces entrefaites, je rencontre tout près de notre taudis - non, notre chambre - une espèce de buanderie et trois ou quatre grosses bûches de bois et une hache. Nous sommes sauvés.

     

    Sans autre forme de procès, je mets les grosses bûches en pièces. Je faisais un potin infernal dans le quartier. Le docteur vient voir en caleçon ce qui se passe. Je lui réponds : 'Ce n'est rien... Je suis en train de faire une commande de bois et je vous livre à l'instant !'. Le docteur a eu son pantalon en retour et c'est au tour de l'autre monsieur et de sa dame de se sécher. Je pousse la pression et en avant la musique ! On tient conseil.

     

    Le temps est devenu très mauvais, il neige, il tonne, il éclaire... Impossible de rentrer de soir même en voiture car personne ne voudra se mettre en route, tellement que la tempête est terrible. Nous n'en connaissons pas de semblables chez nous. Je laisse prendre la décision et je donne mon accord d'avance. On décide de rester... C'est ce qui avait de mieux à faire.

     

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    Vers 7 heures, tout le monde, sauf les paletots sont secs. On l'enfile quand même et on descend au restaurant pour souper. Préalablement, je soigne le feu et en file indienne, nous descendons la caracolade d'escaliers, bougie en tête, car suite à la tempête, il n'y a plus de courant électrique.  

     

    Au restaurant, autre difficulté. On n'y parle que la langue slave. Moi, je n'y vois goutte et mes compagnons de route ne connaissent que l'italien et un peu de français. Je demande au garçon s'il ne comprend pas l'allemand. Il me répond : 'un peu' et nous voilà encore tirés d'embarras. Nous soupons avec de la soupe aux macaronis, une cotelette de veau ou de cochon, des pommes de terre et du vin, une tasse de café pour finir. Nous en avons pour 150 dinars pour nous quatre, ce qui fait 50 lires italiennes à trois dinars pour une lire. Il n'y fait pas chaud dans cet immense restaurant sans feu et aux décorations burlesques. Un orchestre de huit violons, piano, flûte, etc... se met en mouvement.   

     

    J'aurais bien voulu me retirer mais mes deux compagnons aiment à voir un peu ce qui se passe pendant que la dame va se coucher. Sur la proposition du docteur, nous lui cédons notre chambre avec son poêle et le combustible par dessus le marché. On m'annonce qu'à 9 heures et 1/2, des ballerines vont venir agrémenter la société de leur répertoire chorégraphique. Je me dis que je sens du boche. Et en effet, au premier numéro, une jeunesse vient s'exhiber (5) en sautant sur la pointe des pieds comme face aux jeunes coqs qui se disputent... Quant à la suite, je l'ignore car nous avons quitté la séance. Au dehors, la neige tombe et la tempête fait rage.

     

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    NOTES

     

    (1) Spalato est le nom italien de la ville de Split en Croatie.

      

    (2) Je n'ai pas retrouvé ce lieu. Peut-être le nom est-il mal orthographié ?

     

    (3) Massawha, Massaoua ou encore Massaouah est un port d'Ethiopie.


    (4) Notre 'stauffe'... J'ai longuement réfléchi à la signification de cette expression que mon grand-père écrit par ailleurs entre guillemets... J'ai cru lire 'stûve' mais le mot 'stauffe' est bien net sur le carnet. Alors j'avance l'hypothèse suivante : 'stûve' en wallon vient en fait du flamand 'stoof'... Pensez à la 'stoofvlees' que vous mangez au restaurant si vous allez en Flandres : il s'agit de la carbonnade flamande qui est une viande (vlees) mijotée longuement sur un poêle (stoof)... Peut-être Arthur a-t-voulu francisé le mot flamand stoof, rappellant ainsi ses origines... Il était né près de  Geraardsbergen (Grammont).

     

    (5) Visiblement ce spectacle a heurté la sensibilité d'Arthur... S'agissait-il là d'un spectacle de strip-tease ? 



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