• 7. Lettre du 30 mai 1935

    DU COURRIER EN PROVENANCE DE SABARA

     

     

    Une lettre pour Joséphine...

     

     

    Sabara, le 30 mai 1935

     

    Chère Joséphine,

     

    Je t'ai écrit par la poste aérienne française de Rio-de-Janeiro. Une lettre a été remise à bord du bateau qui se chargeait de la remettre à la poste aérienne française. L'avion quittait Rio le samedi 25 courant. Tu auras probablement reçu cette lettre aujourd'hui même 30 courant. La poste aérienne française met trois jours  de Rio de Janeiro à Paris. Je suis arrivé sans encombre au terme de mon long voyage. Le mercredi matin, nous nous trouvions sur rade à Rio. Il était 8 h 30 quand le bateau a accosté. J'ai pris possession de mes bagages seulement à 11 h 30. Le directeur du bureau des A.C.E.C est venu me chercher au bateau. Il faisait une brume épaisse jusque dix heures, puis tout à coup le soleil perça et ce fut la cuisson.


    7. Lettre du 30 mai 1935


    Je pensais rester à Rio jusque le lendemain et rentrer à Sabara (1) - siège de l'exploitation de Compagnie - avec la dame belge que son mari était venu prendre au bateau (2). Mais à deux heures, un courrier apportait au bureau des A.C.E.C mon billet pour le train de nuit quittant Rio à 6 h 30 pour Belo Horizonte où j'arrivais le jeudi 23 courant à 10 h 45 de l'avant-midi où une auto m'attendait et à midi, je débarquais aux mines de la Compagnie. Comme tout avait été si méticuleusement coordonné, je me demandais si ces gens se figuraient - avec cette extrême diligence - que j'allais encore cette même semaine achever le montage d'une première machine. Ici, comme en Belgique, l'idiote bureaucratie est là pour gaffer tout.  Il y a aujourd'hui huit jours que je suis arrivé et je bats toujours la queue du singe (3).  Bref, ceci n'est qu'un détail. 

     

    7. Lettre du 30 mai 1935

    Source : www.estacoesferroviarias.com


    En attendant l'heure du train à Rio, j'ai été faire un tour magnifique en auto avec M. Jordan (4), le directeur du Bureau A.C.E.C de Rio. Nous avons longé les plages de Rio par les nouvelles avenues sur une longueur de 40 km dans une vraie oasis de verdure et de fraîcheur parsemée de magnifiques hôtels et habitations privées. Puis par une route merveilleuse d'une soixantaine de kilomètres - la route Roi Albert (5) qui avait été construite pour sa visite à Rio et inaugurée par lui - nous avons contourné les montagnes d'où les panoramas magnifiques se déroulaient sans discontinuer. Nous avons contourné une haute montagne de 750 mètres qui domine la rade de Rio de Janeiro. A noter que lors de la rentrée au port, la brume était tellement dense que le bateau a dû attendre que le soleil perce pour aller à quai. Sur cette montagne quasi à pic, on a élevé un calvaire gigantesque : la croix a 70 mètres de hauteur, le Christ mesure 38 m de haut et la tête mesure 5 mètres.

     

    7. Lettre du 30 mai 1935


    Le soir, cette croix est illuminée au moyen d'un puissant projecteur l'éclairant de bas en haut. Je l'ai vue illuminée en partant au train le soir. A notre rentrée au bureau, la poste venait d'apporter la lettre d'Alphonse du 15 mai. Merci pour toutes les nouvelles. J'avais appris au bateau par le communiqué journalier T.S.F. la décision du gouvernement belge de convertir les rentes. Tu as adopté la meilleure solution ; il n'y avait rien de mieux à faire (6). Pour toutes les questions essentielles financières et autres, Alphonse peut s'adresser au curé de Sovimont (7). Il est mieux à même que moi de discerner quel parti il y a à prendre. Je lui ai demandé si on pouvait le mettre à contribution pour toute question importante quelconque pendant mon absence.  Il m'a répondu qu'il serait entièrement à disposition. Je suis aussi heureux que les affaires d'Alphonse marchent bien (8).

    J'espère que la santé est toujours bonne, que tous, vous vous portez bien. 

    Quant à ce qui me concerne, statu quo. Je me fais à tout. Je mange et je dors bien partout mais j'aime mieux tanguer et rouler sur un navire que d'être cahoté sur une couchette de wagon-lit, surtout au Brésil. Bref, ceci est un détail sans importance. 

     

    7. Lettre du 30 mai 1935


    Tu vas t'étonner si je ne touche mot de ma situation ici. Je dois te dire tout simplement que j'en sais rien encore. Je suis inactif ici et le temps semble long. J'ai parcouru et battu l'usine ici dans tous ses recoins. Une installation primaire qui s'est développée petit à petit, qui marche bien mais qu'on ne peut comparer qu'à une boutique. Bref, ça marche et pas trop mal. Au Brésil, on ne connaît pas le chômage. Je suis logé provisoirement au casino (9) de l'usine où l'on ne mange pas trop mal et où on est bien logé. Les matériaux ne sont pas encore tous en place. Les pluies de l'automne ont duré jusqu'au milieu d'avril. Les chemins, déjà rudimentaires quand il fait bon étaient impratiquables. Les plus légers colis sont sur place. On compte commencer le transport des grosses pièces et de celles qu'il me faut pour commencer, demain 31 courant. Je me rends probablement lundi prochain 3 juin à ma destination définitive du travail ; j'ai également des travaux à faire ici à la station réceptrice -mais il n'y a rien de fait-. La centrale électrique se monte à Taquaressus (10) à 70 kilomètres d'ici dans les forêts vierges et la brousse, dans une cité merveilleuse d'après ce que l'on me dit.

     

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    source : www.siaapm.cultura.mg.gov.br


    Le monteur italien de la maison Riva de Milan est sur place depuis trois mois. Je me suis occupé un peu durant cette semaine à préparer l'outillage et former mon équipe. Tous les 15 jours, il paraît que l'on vient passer le dimanche à Sabara. C'est un beau pays. Toutes les montagnes sont assez élevées, boisées, verdoyantes et les vallées habitées - très peu - de cultivateurs. Une végétation magnifique malgré que nous sommes en hiver. 25° au soleil de jour et 2 ou 3° la nuit et le matin. Seulement un peu frisquet soir et matin et cela de façon assez brusque. Bref un temps idéal. Le matin et le soir on supporte bien le tricot mais pendant le jour, on cuit. Il est prudent d'être précautionnant. 


    La population n'est pas très dense. Ce sont des pauvres gens dont beaucoup vivent dans des paillotes collées sur le flanc des montagnes. Ce sont surtout des nomades. Ils cultivent leur subsistance et viennent travailler soit aux mines de l'usine ou font partie des chercheurs d'or dans les eaux de la rivière. On y voit toutes les couleurs des races. D'aucuns sont assez propres et la plupart sont déguenillés et plus que malheureux mais en général très avenants et respectueux et, ce partant, ils tiennent à être respectés. C'est leur droit. Malheureusement cette population est assez ravagée par des maladies de tous genres et malheureusement encore elle est très rébarbative à se soigner. Elle prend son mal assez philosophiquement et se dit 'Dieu le veut' et on arrive très difficilement à lui faire comprendre qu'il est très vrai que 'Aide-toi et le ciel t'aidera'. En général, il y a ici beaucoup de catholiques. Malheureusement ici en Belgique et partout là où l'industrie s'implante, c'est toujours au détriment des convictions et coutumes religieuses de la population et aussi des moeurs.


    Voilà en quelques expressions concrètes ce que j'ai pu apprendre et en partie observer.


    J'ai lu avec plaisir la lettre de Marie-Henriette. C'est très bien mais est-elle aussi sage qu'elle étudie bien ? Si oui, cela va bien. J'espère qu'elle travaillera pour avoir une bonne place. J'ai toujours le gabarit de sa bague dans ma malle ! Je lui enverrai une carte de Belo Horizonte par la poste ordinaire. De même, j'écrirai à Albert, Arthur et André par la même voie. Quand je serai à demeure à Taquarassu, je donnerai encore des nouvelles par avion. Ici cela coûte la valeur de 8,75 francs belges. Ecris-moi par voie ordinaire - sauf pour des questions urgentes, employez l'avion. 


    7. Lettre du 30 mai 1935

         7. Lettre du 30 mai 1935











    Merveilleuses archives : j'ai même retrouvé la carte envoyée à Marie-Henriette ! 


    Ci-contre, je mets mon adresse : 


    A. Liénart

    Chef monteur des A.C.E.C.

    Cia Sidérurgica Belgo. Mineira

    à    Sabara   Brésil


    Ecris à cette adresse. Ma correspondance me sera envoyée par courrier spécial. J'espère que les affaires d'Alphonse continuent à progresser. Je pense qu'à Salzinnes (11) tout va bien. J'ai envoyé une carte vue de Belo Horizonte. De Casablanca je n'ai pu en envoyer parce que je n'en avais pas au moment où je devais les poster. Quand je les ai eues, il était trop tard. Le bateau appareillait pour partir. J'en ai une collection intéressante (12). Bien des compliments à Titin, li Mar, Titine (13) et compagnie.


    En vous embrassant tous,

    au revoir,


    A. Liénart.


    _________________________________


    Notes


    (1) Sabará est une ville du Brésil situé dans l'Etat de Minas Gerais. Elle a été fondée en 1675 et à partir de 1705, elle commença à se développer grâce au commerce de l'or.


    (2) Voir l'article concernant la lettre du 5 mai 1935.


    (3) Sic !


    (4) Je ne sais pas bien lire ce nom... Est-ce Jordan ou Gordon ? L'écriture est très serrée... Un maximum d'informations sur un minimum de place pour ne pas dépasser les 5 grammes de cette missive du Serviço Aereo "Condor" !


    (5) Le Roi Albert I était né à Bruxelles le 8 avril 1875. Il meurt le 17 février 1934 à Marche-les-Dames. C'était un passionné d'alpinisme. Son fils, le Roi Léopold III lui succède le 23 février 1934. 

    Sa visite officielle au Brésil eut lieu dans le courant de l'année 1920.


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    Léopold III et son père, Albert Ier.


    (6) Mes grands-parents semblent à ce moment-là avoir de sérieuses économies. Les missions à l'étranger permettaient de payer des études à leurs enfants et de les mettre en pension. La suite est moins évidente... Ils ont malheureusement investi dans des actions de mines d'or sud-américaines... Après la deuxième guerre mondiale, les cours se sont effondrés entraînant dans l'abîme leur épargne... Ce qui n'est pas sans rappeler les misères tragico-financières de ces derniers mois en Belgique...


    (7) J'ai déjà parlé de l'abbé Deroyer dans la rubrique 'Gens de Floreffe'. J'ignorais qu'il était si compétent dans les matières financières !


    (8)  Alphonse, le fils aîné de la famille a installé son cabinet médical au domicile de ses parents durant cette année 1935. Il commence donc 'ses affaires'.


    (9) Le casino de l'usine... On ne s'ennuie pas dans l'industrie durant ces années d'avant-guerre !


    (10) Arthur écrit Taquaressus. Il s'agit en fait de Taquaraçu de Minas qui est une municipalité de la région de Belo Horizonte, dans le Minas Gerais. Elle a été fondée en 1776. Elle garde encore de nos jours l'aspect d'une ville coloniale de l'or. En 2010, elle comptait près de 4000 habitants. 


    (11) Si Arthur parle de Salzinnes, c'est tout simplement parce qu'il a envoyé une carte du Brésil à la famille de la fiancée d'Alphonse qui habitait ce faubourg de Namur.


    (12) Il s'agit d'un petit dépliant de cartes postales que j'ai évidemment conservé...


    (13) Les voisins et parents de la maison voisine à Floreffe.



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