• 8. Lettre du 24 juin 1935

    DU COURRIER EN PROVENANCE DE TAQUARASSU



    UNE LETTRE POUR JOSEPHINE ET LES ENFANTS...



    RECTO DE LA LETTRE


     

    8. Lettre du 24 juin 1935

    Début de la lettre du 24 juin 1935 


    SERVIÇO AEREO "CONDOR"

    Taquarrassu, le 24 juin 1935


                                                                         Chère Joséphine,

                                                                                             mes chers enfants,


                         Dans ma lettre (par avion) du 30.5.35, je vous annonçai mon départ de Sabara pour le lieu du travail à Taquarassu. J'étais à ce moment sans nouvelles de Floreffe - à part la lettre d'Alphonse reçue à Rio de Janeiro, le jour même de mon débarquement - dans l'après-midi avant mon départ pour Sabara.

    Je suis ici sur le lieu de mon travail. Tout d'abord, tout va bien. La santé est excellente. Le climat - nous sommes en plein hiver - est excellent. Le matin et le soir un peu frisquet. Ce qui n'empêche cependant que nous restons assis à la porte le soir jusqu'à une heure avancée. Le jour, un clair et chaud soleil. Bref,  l'idéal pour l'instant. Que sera-ce alors au beau milieu du mois de décembre le plein été ?  Je pense déjà qu'à ce moment-là, je serai sur le chemin du retour. Cependant, n'anticipons pas. Nous sommes logés, mes trois compagnons de travail luxembourgeois dont j'en connaissais déjà un - nous nous sommes trouvés ensemble sur les travaux de Zelzate en 1932 - et le monsieur italien de la firme Riva de Milan - à Taquarassu même, à cinq kilomètres du lieu de notre travail.

    Bientôt quand les habitations seront prêtes, nous habiterons sur le lieu même du travail. Nous ferons le trajet en auto, en camion et parfois à pied. Nous sommes bien logés et surtout bien nourris. C'est l'essentiel.

    En Chine c'était la campagne plate, uniforme à perte de vue d'un côté et de l'autre les montagnes rocheuses nues séparant la Mongolie et le désert de Gobi. Ici c'est une suite ou plutôt un enchevêtrement de montagnes ininterrompu. Bien que c'est l'isolement complet, cela ne manque pas de charme. La route qui y conduit de Sabara est d'un pittoresque splendide, malheureusement elle est en partie - une quarantaine de kilomètres - assez rudimentaire. La Compagnie Sidérurgique l'a entièrement établie sur les flancs des montagnes par monts et vallons. Cela a été un travail gigantesque. C'est le seul moyen de transport pour le matériel et le personnel. Cela a été très laborieux. Bref, un travail gigantesque tout à l'honneur de la Belgo-minière. On rentre tous les 15 jours à Sabara. Cependant, aujourd'hui, jour de retour, nous sommes restés sur les lieux. Je m'y plais bien et je pourrais bien faire comme en Chine où une fois rentré dans la brousse, je n'en suis sorti que pour revenir. Bref, cela dépend des circonstances.

    Donc sur le point essentiel de l'existence ici, soyez rassurés. Le travail ici est assez laborieux - plus laborieux même que prévu par les A.C.E.C. Bref, les bases en sont jetées et le montage de la première machine est déjà en bonne voie. Ce sont toujours les débuts qui sont laborieux où il faut se mettre au diapason du tout. Le personnel est très docile et attentif et pas indifférent. C'est d'un énorme appoint.


    8. Lettre du 24 juin 1935









    Belo Horizonte : l'Ecole Normale



    Une ligne aérienne de 35000 V relie la centrale hydro-électrique de Taquarassu aux usines de Sabara à travers monts et vallées. Elle est supportée par des pylônes métalliques. Tous ces matériaux ont été transportés de l'usine aux différents endroits à dos de mulet. Représentez-vous le temps et le coût de pareils travaux. On y a travaillé au moins un an. Elle a été montée par une firme de montage de Rio de Janeiro. J'ai eu la bonne fortune d'y rencontrer un compatriote Mr Paternotte, né au Brésil mais dont la famille est originaire de Hal. J'ai reçu de vos nouvelles le 14 et le 20 juin écoulés.  J'ai reçu votre lettre du 12 mai, le 20 juin. Celle du 31 mai également le 20 juin. Celle du 21 mai et celle d'Albert de la même date, le 14 juin. J'ai reçu les journaux cette semaine. Il suffirait d'envoyer 2 journaux par semaine - les plus intéressants par exemple celui du dimanche et celui du jeudi -. 

    J'aurais au moins une idée suffisante des bêtises politiques et autres qui se passent dans notre malheureux pays. Je tâcherai de vous écrire tous les quinze jours (par avion). C'est moins...


    1 folha e 1 enveloppe "Condor" pesam 5 gr. - 1 hoja y 1 sobre "Condor" pesan 5 gr. - 1 Briefbogen und 1 Umschlag "Condor" wiegen 5 gr.



    VERSO DE LA LETTRE


     

    8. Lettre du 24 juin 1935

    Fin de la lettre et signature d'Arthur


    ...coûteux que de la Belgique : 4,20 mil réis (à peu près 7,50 francs belges).

    Vous m'enverrez des nouvelles par la voie ordinaire comme vous me le dites sur une de vos lettres. Merci pour toutes les nouvelles que vous m'envoyez. Alphonse, après un magnifique début dans sa carrière, progresse de mieux en mieux (1). C'est un magnifique début et ce qui est mieux même une progression constante. J'aime à croire que vous tous êtes en bonne santé. J'espère de même à Salzinnes (2) où Alphonse voudra bien présenter mes amitiés. Ici, on est dépourvu de certaines choses. Les cartes vues sont inconnues sauf dans les grandes cités comme Belo Horizonte d'où je suis assez éloigné. Je tâcherai de m'en procurer quelques unes si la chose est possible.


     

    8. Lettre du 24 juin 1935  Belo Horizonte


    Dans votre lettre du 31 mai, que j'ai reçue ici le 20 juin, vous m'annoncez des bonnes et mauvaises nouvelles. A Saint Roch, cette pauvre femme Aline est décédée. Ses dernières années ont été un calvaire douloureux pour elle.


    8. Lettre du 24 juin 1935









     Vue du Tienne Saint Roch à Floreffe



    C'est vraiment une heureuse délivrance. Je n'ai pas de nouvelles d'Auguste Lecomte. Il est à peu près certain qu'il ignore le décès de Madame Orphina Remi. Vous m'annoncez aussi que la décoration industrielle de première classe m'a été accordée, et que la Direction des ACEC vous a fait remettre le bijou et le diplôme avec ses félicitations. Je pense que le délégué qui vous l'a remise est Monsieur Max Lefèvre, employé au Contentieux et ancien secrétaire particulier de Monsieur Françoisse (3) de regrettée mémoire. J'en suis heureux, pour vous les enfants surtout. Je dois cependant vous avouer que je ne l'ai pas sollicitée. Je savais que je pouvais la demander, étant en droit de la réclamer. Je ne l'avais pas  fait. Monsieur Lefèvre y aura supplié à mon insu. En ce qui me concerne personnellement, cela me laisse franchement quelque peu indifférent, en ce sens que le devoir est de rigueur toujours et de tout temps, non pas pour se mettre en vue, ni pour une récompense quelle qu'elle soit. Ce serait un calcul mesquin, mais on doit faire son devoir parce que c'est le devoir de tout honnête et loyal homme. Je pense pouvoir dire qu'en toutes circonstances, je l'ai fait sans arrière pensée. J'en suis heureux cependant et fier, non pas pour moi, pour vous d'abord et surtout aussi pour les enfants. Que cet insigne honorifique les mette en garde de ne jamais transgresser le devoir, de tout mettre en oeuvre pour l'accomplir entièrement en tout et partout, sans calcul sans arrière pensée. Qu'elle serve aussi de stimulant dans leurs études, dans leurs travaux et surtout pour qu'ils n'oublient pas que rien ne s'acquiert sans peine. Je pense que c'est là l'unique leçon qui peut en découler. 


    8. Lettre du 24 juin 1935









     Rio de Janeiro : le quartier de Botafogo



    D'autre part, j'ai bien reçu lettre d'Albert. Je note avec satisfaction et plaisir la reprise des travaux et des études de tous. Travaillez bien mes amis, vous n'en ferez jamais assez, car la lutte pour la vie devient de plus en plus âpre, travaillez ferme, ne négligez aucune occasion de vous instruire car le mérite est en fonction du ?. Il faudra toujours de bons ouvriers, de chefs compétents et clairvoyants non seulement dans notre pays mais aussi et surtout à l'étranger où les compétences trouveront toujours à se faire valoir. Ce sera à l'étranger surtout qu'on aura besoin des hommes d'élite car je pense qu'il n'y a plus que là que des vastes horizons peuvent encore s'ouvrir. Bref en un mot, faites tous votre devoir, faites-le bien et Dieu fera le reste. Albert voudra bien présenter mes respects à Monsieur le Chanoine Bobon (4) que j'ai eu l'occasion de  recontrer à l'Institut avant mon départ. Je me ferai un plaisir de faire connaissance avec Monsieur Bridoux, votre distingué professeur à qui vous voudrez bien également présenter un bonjour du Brésil.


    J'ai envoyé une lettre par avion à Biévène de Rio-de-Janeiro en même temps que celle pour Floreffe.


    Au revoir et en attendant toujours de bonnes nouvelles, je vous embrasse tous de loin.

    Compliments à Célestin et toute la famille présente et future.


    Arthur Liénart.


    _____________________________________________________________


    Notes


    (1) Alphonse est médecin à Floreffe depuis peu. Il a installé son cabinet médical dans une pièce de la maison d'Arthur.


    (2) Jeanne, la fiancée d'Alphonse habite Salzinnes qui est un faubourg de Namur.


    (3) Vital Françoisse est né à Aulnois (Quévy) le 23 avril 1875. Ingénieur de l'école des Mines de Mons, il devient le premier directeur des ACEC. Il meurt à Charleroi le 22 juillet 1924.


    (4) Albert est étudiant à l'Institut Technique de Namur. Le chanoine François Bobon, qui avait servi comme aumônier militaire dans les tranchées de l'Yser durant la guerre de 1914-18, devient directeur de l'Institut Technique de Namur en 1919. Il meurt à Sorée le 15 septembre 1935... à peine trois mois après la rédaction de la lettre d'Arthur.


    8. Lettre du 24 juin 1935








    A droite sur la photo, le chanoine Bobon  avec la première promotion de sortants de la section commerciale (1928-1929). Je fréquenterai plus tard cette section de laquelle je sortirai en 1976. Autre détail amusant : au centre de ce groupe, l'étudiant assis porte le même prénom et le même nom que moi...



    8. Lettre du 24 juin 1935






    L'externat de l'Institut Technique de Namur en cours de construction en 1926.



    Source


    - 'Petite Histoire de la Section Commerciale de l'Institut Technique de Namur' d'André Dulière - 1978.



  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment



    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :